L'OMBRE NOIRE 2ème PARTIE: LA VENGEANCE
Publié le 13 Juin 2013
1730
Vingt années s’étaient écoulées depuis le terrible soir où il avait assisté au meurtre de ses parents. Vingt années durant lesquelles, loin de la Guyenne, il avait ruminé et patiemment ourdi sa vengeance. Les six hommes allaient mourir, un par un. Il avait son plan. La route, depuis le pays Basque avait été longue et il s’était souvent demandé comment, enfant, il avait pu parcourir un si long chemin. Il lui fallait trouver un abri. Le jeune homme marchait à côté de son cheval dans l’épaisse forêt de chênes. Il finit par découvrir ce qu’il cherchait. La cabane du vieil ermite était toujours là. Bien sûr, elle n’était plus en très bon état mais ce serait un abri suffisant. Il laissa son cheval paitre et poussa la porte de la masure. L’endroit était recouvert de poussière et les araignées en avaient fait leur royaume. Il posa son sac sur la table et entreprit de faire un peu de nettoyage avant de se mettre en quête de bois mort et de nourriture. A la nuit tombée, François de Cézeras prit le chemin du château. Le cœur serré, il entra dans la grande cour. La bâtisse était en ruines et manifestement inhabitée depuis longtemps. Il entra dans le château et alluma une bougie. Il traversa la cuisine, prit le grand escalier et monta dans la grande salle. Il eut un frisson avant d’entrer dans la pièce. Les images de sa petite enfance se bousculaient dans sa tête. Il revoyait son père lisant auprès de la grande cheminée, sa mère travaillant à son ouvrage ou jouant aux cartes. Mais la pièce était désespérément vide. Une des poutres avait cédé, entrainant avec elle une partie du plafond et fracassant les meubles. Le jeune homme se mit à pleurer, en silence, des larmes de tristesse et de rage mêlées. Il ressortit du château et le contourna. Sous la pâle lueur de la lune, il entra dans le petit cimetière. Les gens du village avaient fait leur devoir. Il s’agenouilla devant les deux pierres tombales, secoué de sanglots.
- Me voici de retour près de vous. La route a été bien longue pour vous retrouver. Bientôt, je punirai ceux qui vous ont tués. Ils mourront tous et leurs cadavres iront nourrir les corbeaux. Je vous en fais le serment. Je ne trouverai le repos que lorsque le dernier d’entre eux périra de mes mains.
Il se releva. En sortant du cimetière, il aperçut, dans un recoin, deux monticules surmontés d’une croix, les tombes de Mathilde et de Jean. Il s’agenouilla de nouveau pendant de longs instants puis partit. Il allait prendre le chemin de la cabane lorsque, en jetant un dernier regard vers le château, il lui sembla que quelque chose avait changé dans le paysage. Il avait le souvenir d’un bosquet d’arbres derrière la bâtisse. Le bosquet avait disparu. Il s’approcha et faillit glisser dans le trou. Là où il avait joué, enfant, avec son chien il n’y avait plus rien qu’un trou béant, une immense carrière creusée dans la terre rouge de la colline. Le jeune homme réfléchit un moment. La terre rouge ! Le fer ! Il rebroussa chemin. C’était donc ça. On avait assassiné ses parents pour s’approprier leurs terres et en tirer ce minerai qui de fer, se changeait en or pour celui qui le possédait. Mais qui ? Le marquis de Fumel ? Encore faudrait-il le prouver. Comme il faudrait prouver qu’il s’était lui-même rendu coupable du crime. Tout en marchant vers la cabane, François de Cézeras décida de s’en tenir à son plan.
Il nota ce qu’il avait découvert puis se coucha. Les deux hommes, qui ne l’avaient pas quitté des yeux, rentrèrent à leur auberge.
Quelques jours plus tard, François de Cézeras se rendit, à quelques lieues de là, dans la ville de Puy l’Evêque pour y rencontrer Maitre Castagnel, le notaire.
- Monsieur ?
- Bonjour Maitre. Je suis François de Cézeras.
- Bonjour Monsieur, mon ami Ercheberry m’a envoyé votre dossier et m’a longuement écrit à votre sujet. J’attendais votre visite. Entrez donc.
Les deux hommes s’installèrent dans le bureau.
- Bien. Je ne vous cache pas que votre situation est complexe. Mais nous avons de bons arguments et je pense qu’une requête en justice aurait de grandes chances d’aboutir en votre faveur. Mais cela va prendre beaucoup de temps.
- C’est ce que m’avait expliqué Maitre Ercheberry. Et si nous cherchions un accord avec la personne qui a récupéré les terres de mon père ?
Le notaire eut un sourire.
- Si vous parlez du marquis Louis Segour de Fumel, je doute que vous y parveniez.
- Pourquoi donc ?
- C’est un homme cupide. Il exploite sur vos terres des mines de fer qui lui rapportent beaucoup d’argent. Je doute fort qu’il accepte de vous les céder. Et, méfiez-vous de lui, jeune homme. Il a la réputation d’être violent. Dois-je commencer la procédure qui nous mènera devant le tribunal, cher Monsieur ?
- Non. Attendez un peu. Je vais essayer de parler avec ce marquis et je reviendrai vous voir.
- Comme il vous plaira.
L’homme à la balafre marchait dans les rues, s’arrêtant de temps en temps devant un étal. Ses achats terminés, il rentra chez lui sans remarquer le jeune homme qui depuis un moment le suivait. Déguisé en paysan, le visage masqué par l’ombre de son grand chapeau, François de Cézeras sourit. Il avait eu de la chance. Il repéra la maison de l’homme qu’il suivait puis passa dans la rue voisine où il observa un long moment l’arrière- cour et ses accès. Il nota la présence des chiens…
A la nuit tombée, une ombre se glissa dans la cour. En un bond, elle fut sur le toit du chenil. Surpris d’entendre ses chiens aboyer, l’homme à la balafre descendit. Lorsqu’il entra dans la pièce, les quatre molosses se ruèrent sur lui. Il tenta de se défendre, acculé dans un recoin. Les chiens le mordaient sans répit puis s’arrêtèrent soudain et s’assirent. Le balafré eut un mouvement de recul en voyant l’homme en noir qui se tenait derrière eux.
- Qui êtes-vous ?
- Je suis ton juge et ton bourreau. Celui qui va te faire payer tes crimes. Mais, tu vas d’abord répondre à quelques questions.
- Jamais !
- Je crois que tu n’as pas bien compris. Ton destin ne t’appartient plus. Dis-moi ce que je veux savoir si tu veux garder une chance de vivre.
- Et que pourrais-je donc vous dire de si important ?
- Un soir, il y a vingt ans, au château de Cézeras, tu as participé à un crime. Je veux les noms de tes complices. Je veux savoir lequel d’entre vous a égorgé Edmond de Cézeras. Je veux le nom de celui qui a poignardé Hortense, son épouse après que vous l’ayez tous violée. Parle et vite !
- Vous vous trompez ! Je n’y étais pas !
L’homme en noir sortit son épée en un éclair et la pointa entre les deux yeux du balafré.
- Tu mens ! Cette balafre, sur ta joue, c’est Edmond de Cézeras qui te l’a faite ce soir- là. Allons ! Parle ! Je perds patience.
La pointe de l’épée s’enfonça un peu entre les sourcils de l’homme. Il n’avait plus le choix. Il parla, longuement. L’homme en noir lui posa d’autres questions auxquelles il répondit en tremblant.
- C’est bon. Je sais tout ce que je voulais savoir. C’est bien d’avoir soulagé ta conscience.
L’homme en noir rangea son épée, se recula. En deux bonds, il fut juché sur une des poutres du bâtiment. Terrorisé, l’homme à la balafre ne le quittait pas des yeux.
- Vous me laissez la vie ? Qu’allez- vous donc faire ?
- Je te laisse le temps d’une prière mais il vaudrait mieux qu’elle soit brève. Dieu te pardonnera peut- être tes fautes, pas moi.
L’homme en noir porta sa main à sa bouche. Les chiens se déchainèrent. Quelques minutes plus tard, une main gantée de noir déposa une fleur blanche sur la tombe d’Hortense de Cézeras…
Charles de Morfond entra dans la petite pièce. Il jeta à peine un regard vers les chiens enfermés dans leurs cages et se pencha sur le cadavre. La vie d’un lieutenant de police, dans ce coin de Guyenne était plutôt monotone, les morts violentes assez rares. Aussi avait-il accouru sitôt qu’on lui avait annoncé la découverte du corps de l’homme balafré. Il se tourna vers son adjoint.
- Qu’avons-nous ?
- Il s’agit sûrement d’un accident. Ce pauvre homme a succombé à l’attaque de ses chiens.
- Faites le inhumer rapidement et abattez ces molosses avant qu’ils ne tuent quelqu’un d’autre.
En titubant, l’homme traversa la scierie et se dirigea vers sa maison. Il jubilait. Quelle belle idée il avait eu de s’associer avec le marquis, vingt ans plus tôt ! Bien sûr, il avait fallu se débarrasser de ce gêneur, mais depuis, ses affaires prospéraient. Sa scierie fournissait le bois d’étayage pour les carrières et il tirait de substantiels profits de la vente du minerai de fer. Il ne remarqua pas la silhouette noire qui le suivait depuis la taverne et qui, maintenant, se faufilait entre les troncs et les tas de planches. Au détour du hangar de sciage, un homme entièrement vêtu de noir et le visage masqué se dressa devant lui et lui mit son épée sur le cœur.
- Qu’est- ce que…. ?
- Tais-toi ! Recule !
L’homme obéit et se retrouva adossé à une pile de planches, sous le hangar. C’est là qu’il vit la corde. L’homme en noir le força à s’allonger et à passer ses pieds dans le nœud coulant. Il pendit ensuite sa victime et sortit un couteau de boucher.
- En souvenir d’Hortense et Edmond de Cézeras. Hil, Txerriki* !
*Meurs, Porc !
Le lendemain, au petit jour, l’homme en noir se releva, fit un dernier signe de croix et quitta le petit cimetière. Menant son cheval par la bride, il prit la direction de la forêt. Après quelques minutes de marche, il arriva à la petite cabane. Au même instant, le lieutenant de police descendait de cheval, dans la cour de la scierie. Deux morts violentes en deux jours ! Cela commençait à faire beaucoup. L’homme était encore pendu. Sa gorge était ouverte d’une oreille à l’autre. On l’avait égorgé comme un cochon. Si la mort du balafré avait pu passer pour un accident, celle-là ne laissait aucun doute. On eut beau chercher, on ne trouva pas l’arme du crime et encore moins de trace de l’agresseur. De Morfond scruta les alentours puis remonta à cheval et rentra en ville. Il se rendit au château et demanda audience. Quelques minutes plus tard, il était reçu par le marquis.
François de Cézeras rentra à la cabane et se changea. Ses habits de paysan convenaient mieux et seraient moins intrigants pour le visiteur qui s’aventurerait ici, au milieu de la forêt. Il écrivit quelques lignes puis ressortit et entreprit de couper du bois pour réparer une palissade. Il lui fallait penser à autre chose, oublier ce qui venait de se passer. Il s’efforça de songer à son enfance, à la petite ferme d’Iraty et à la jeune fille qui rougissait en le croisant dans les rues. Un jour, peut-être, il retournerait là-bas. Il se sentit tout à coup observé. Sans cesser son travail, il scruta les alentours et finit par apercevoir les deux hommes, à travers les feuilles d’un fourré. Prenant sa hachette bien en main, il s’en approcha.
- Sortez de là, Messieurs !
Les deux hommes sortirent de leur cachette. Ils étaient plutôt costauds et armés. François de Cézeras se tint à distance.
- Qui êtes-vous ? Et pourquoi m’espionnez-vous ?
- De grâce, Messire. Nous sommes là pour veiller sur vous.
- Voyez-vous ça. Puis-je savoir qui vous envoie ?
- Maitre Ercheberry. C’est lui qui nous a chargés de cette mission. Nous devons faire en sorte qu’il ne vous arrive rien de fâcheux.
- Eh bien, messieurs, tâchez à l’avenir de vous faire plus discrets. Je crois pouvoir me défendre seul si tant est que j’aie à le faire. Mais, si vous tenez à me rendre service, j’ai une mission à vous confier. Venez avec moi.
Les deux hommes suivirent François de Cézeras dans sa cabane et eurent une longue discussion avec lui. Le soir même, ils repartaient vers Saint Jean Pied de Port.
La taverne était bondée. Dans cette petite ville, les nouvelles circulaient vite et les discussions tournaient autour des deux morts. Personne ne remarqua le jeune homme assis seul à une table et surtout pas les deux clients qu’il observait avec attention. Personne ne le vit sortir. Quand les deux clients quittèrent de la taverne, ils descendirent vers le bas de la ville et le Lot. Tapi derrière un mur, l’homme en noir les regarda passer et leur emboita discrètement le pas. Les deux hommes arrivèrent près de l’embarcadère, désert à cette heure de la nuit. Ils se retournèrent au bruit des pas derrière eux. Le premier n’eut pas le temps de faire le moindre geste. Le poignard, lancé avec une précision diabolique lui transperça la gorge. Le second eut le temps de sortir son épée et de faire face à l’homme en noir.
- Te voilà donc assassin ! Approche donc un peu.
Le combat s’engagea mais fut de courte durée. L’homme en noir eut rapidement le dessus. Désarmé, son adversaire se retrouva au sol, une pointe d’épée entre les yeux.
- Prépares toi à mourir.
- Mais qui es-tu donc et que veux-tu ?
- Te tuer. Vous tuer tous ! Tu veux savoir qui je suis ? Eh bien, regarde !
L’homme en noir ôta son masque.
- Non, ce n’est pas possible ! Tu es mort il y a vingt ans ! C’est moi qui t’ai frappé en plein cœur !
- Il faut croire que tu n’as pas frappé assez fort. Maintenant, tu vas mourir, assassin.
L’homme en noir poussa son épée qui s’enfonça dans le crâne de sa victime. L’homme mourut instantanément.
Louis Segour de Fumel resta un moment pensif. Le lieutenant de police venait de quitter le château après lui avoir appris que deux autres de ses associés avaient été assassinés tout comme le charpentier. On les avait retrouvés, au petit matin, près de l’embarcadère. Quelqu’un s’en prenait à son entourage et plus particulièrement à ceux qui avaient participé à cette folle équipée, quelques années plus tôt. Quelqu’un se vengeait, mais qui ? Il était certain qu’il n’y avait eu aucun survivant au massacre. Il lui fallait être extrêmement prudent. Il donna des consignes pour qu’on établisse une surveillance autour du château puis se replongea dans ses livres de comptes. Cet assassin avait au moins quelque chose de bon. Avec la disparition de ses associés, ses bénéfices allaient augmenter.
Les deux hommes arrivèrent au pays basque et se rendirent chez maitre Ercheberry. Ils lui firent un compte –rendu de leur mission et lui expliquèrent les raisons de leur retour. Le notaire poussa un soupir, ouvrit son coffre et leur remit un écrin et une bourse. Les deux hommes repartirent sur le champ.
François de Cézeras rangea soigneusement la feuille de papier sur laquelle il venait d’écrire quelques mots, termina son repas et s’allongea sur son lit. Il lui fallait prendre un peu de repos. Il irait au cimetière plus tard…
Les ouvriers avaient quitté la carrière depuis longtemps déjà. Dans sa maison qui faisait face au château de Cézeras, l’homme referma son livre et se mit à sa fenêtre. La lune éclairait les ruines. Il pensa qu’il faudrait, un jour ou l’autre, les raser pour effacer définitivement le souvenir de cette horrible nuit. Il se promit d’en toucher un mot à son ami le marquis. Après tout, ces terres lui appartenaient. L’homme en noir se glissa silencieusement dans la maison. L’homme était toujours à sa fenêtre. Il sentit la pointe d’acier dans son dos.
- Je savais que vous alliez venir. Tuez-moi. Vous êtes là pour ça, il me semble.
- Ce serait trop facile. Et ce n’est pas le sort que je t’ai réservé. Tu vas mourir, certes, mais lentement comme ce pauvre homme que tu as laissé et regardé agoniser.
- Ce n’était qu’un domestique…
- C’était un homme ! Un homme qui valait sûrement bien plus que toi et tes complices. Avances. Nous allons faire une petite promenade.
Poussé à la pointe de l’épée, l’homme sortit de la maison et se dirigea vers la forêt. La marche fut longue mais il comprit que l’étrange justicier retardait volontairement le moment de sa mort, que son agonie avait déjà commencé. L’homme en noir le fit s’arrêter à l’orée de la forêt, face à la carrière et aux ruines du château. Il le ficela à un arbre, lui ouvrit sa chemise, puis, de la pointe de son épée, lui fit de profondes entailles. L’homme se mit à saigner abondamment.
- Maintenant, tu vas mourir, lentement, comme ce pauvre homme, il y a vingt ans.
- Vous êtes un fou !
- Et ce crime que vous avez commis ? N’était-ce pas une folie ? Non, je ne suis pas un fou. Je suis juste le bras de la justice de Dieu. Regardes bien autour de toi. Tu as devant toi ta richesse et le souvenir du crime que tu as perpétré pour l’obtenir. Peut –être trouveras-tu là les réponses que tu devras donner au Tout Puissant ? En attendant, prie. Pour implorer son pardon et pour qu’il te laisse mourir très vite.
- L’homme en noir s’en alla. Il disparut aussi vite et aussi silencieusement qu’il était arrivé.
Son chapeau à la main, Charles de Morfond baissa la tête et attendit que l’orage passe. En prenant leur travail, les ouvriers avaient trouvé un corps ensanglanté attaché à un arbre. Le marquis de Fumel était en proie à une crise de rage.
- Expliquez-moi, Monsieur le lieutenant de police. Expliquez-moi comment en quelques jours, mes cinq associés sont morts.
- Je ne sais pas Monsieur…
- Vous ne savez pas ! Mais pourquoi vous paye-t-on, croyez- vous ? Pour enquêter, démasquer et arrêter les criminels. Que savez-vous de cet assassin ? Avez-vous au moins une piste ?
- Non Monsieur. Nous n’avons rien. Il ne laisse aucune trace si ce n’est les cadavres.
- Sortez Monsieur ! Allez enquêter et ne revenez que lorsque vous aurez arrêté cet homme.
- Bien, Monsieur le marquis.
Quand le policier fut sorti, Louis Segour de Fumel appela son homme de main.
- Ce policier est un incapable. Faites votre propre enquête et ramenez-moi ce meurtrier. Je veux lui couper les oreilles et le tuer de mes mains. Et faites resserrer la surveillance du château. Que personne n’entre ici.
La nuit était tombée sur la ville. Une silhouette noire se glissa sous les murs du château de Fumel. Telle une araignée, elle entreprit de les escalader. Un garde passa longeant le mur du jardin et promena sa lanterne. L’homme en noir se plaqua contre la paroi et retint son souffle. Le garde partit et il reprit son escalade. En arrivant à la première fenêtre, il la força à l’aide de son poignard et entra dans la bâtisse.
Le marquis se trouvait dans son bureau. Assis devant la cheminée, il gardait la main sur son épée et guettait le moindre bruit. Il entendit le pêne de la porte et se leva. La porte s’ouvrit sur l’homme en noir.
- Te voilà donc, scélérat ! Mais je t’attendais. En garde.
L’homme en noir sortit son épée et la lutte s’engagea. Malgré son âge, le marquis était encore un solide bretteur et se battait comme un lion. Mais son adversaire avait l’avantage de la jeunesse et une étonnante souplesse qui le faisait virevolter autour du marquis. Celui-ci finit par se trouver acculé dans un coin de la pièce. L’homme en noir lui fit sauter son épée et lui mit la sienne sur la gorge.
- Voilà vingt ans que j’attends ce moment. Celui où je verrai mon ombre, celle de la mort, se refléter dans tes yeux d’assassin.
- Qui es-tu ? Et que veux-tu à la fin ? Ma fortune ?
- Non, je veux MA fortune. Celle que tu t’es frauduleusement appropriée en ordonnant et en participant à un crime. Reconnais-tu ceci ?
L’homme en noir tendit au marquis un petit écrin et lui ordonna de l’ouvrir. L’étui contenait un pendentif.
- Ce bijou est celui qu’Hortense de Cézeras portait autour du cou le soir où tu l’as violée avant de lui transpercer le cœur.
- Mais…
L’homme en noir retira son masque. Le marquis se sentit défaillir.
- Mon Dieu ! Tu es…
- François de Cézeras ! L’enfant d’Edmond et d’Hortense. Celui que, dans ta folie, tu as oublié de tuer ce soir- là.
- Attends, on peut encore s’arranger. Entre gens de noblesse…
- Tu n’as rien compris ! Je ne veux pas seulement récupérer mon bien et je n’ai pas besoin de toi pour le faire. Tu n’es rien pour moi. Rien d’autre qu’un criminel qui par cupidité a provoqué la mort de quatre êtres qui m’étaient chers. Assieds-toi à ton bureau.
- Sous la menace de l’épée, le marquis obtempéra et s’assit dans son confortable fauteuil. L’homme en noir, brandissant toujours son épée se tenait à côté de lui.
- Ecris !
- Et quoi donc ?
- Confesse ton crime. Avoue que c’est toi qui as eu l’idée d’assassiner Edmond de Cézeras dans le but de t’emparer de ses terres. Avoue que tu as participé à ce crime, que tu as violé et poignardé de ta main Hortense, son épouse. Dépêches-toi.
Le marquis prit sa plume. Il n’avait pas d’issue. C’était donc la fin. Il avait songé à l’enfant, vingt ans plus tôt mais, ne le voyant pas, il avait pensé qu’il était absent du château. Ce soir, le garçon était là, le menaçant d’une épée au bout de laquelle il tenait sa vengeance. Il rédigea ses aveux. Lorsqu’il eut fini d’écrire, l’homme en noir se saisit de la feuille et lut avec attention le texte.
- Très bien. Et maintenant…
- Maintenant il y a une justice, celle du roi. Une justice aux yeux de laquelle nous sommes tous deux des assassins.
- Je ne connais qu’une justice, celle de Dieu. Je ne fais qu’exécuter ses sentences.
De son manteau, l’homme en noir sortit une dague.
- C’est avec ceci que tu as poignardé ma mère. Et c’est cette dague qui va te tuer.
François de Cézeras se pencha vers le marquis et lui planta la lame dans le cœur. Le marquis eut un hoquet et s’affaissa. Le jeune homme mit le texte bien en évidence sur le bureau, récupéra le pendentif de sa mère et serra les doigts du marquis autour du manche de la dague. Puis il quitta le château, et alla retrouver son cheval. Il partit au galop, droit devant lui. Il faisait déjà jour lorsqu’il revint à la cabane. Il raya le dernier nom de sa liste puis brûla la feuille. Les six hommes étaient morts. Il avait accompli sa vengeance. Il s’allongea sur son lit. Il lui sembla entendre la voix de son maitre, celle de Lou Paire.
- Te voilà au bout du chemin mon garçon. Maintenant, vis !
Il s’endormit, épuisé. Le soleil se couchait lorsqu’il poussa le portail du petit cimetière. Il déposa un bouquet de fleurs blanches devant chacune des quatre tombes et s’agenouilla devant celles de ses parents. A travers ses larmes, il crut voir le visage souriant de sa mère.
1731
Dans le cimetière, Le marquis de Cézeras observait les ouvriers qui mettaient en place la pierre tombale de Jean. Il se l’était promis en revenant, un an plus tôt, les deux domestiques auraient une sépulture décente. Les travaux du château avançaient bien et il pouvait de nouveau l’habiter. Sa majesté Louis XV, ému par son histoire, avait accéléré le cours de la justice et le jeune homme avait récupéré tous ses biens et, sur l’ordre du roi, ceux du marquisat de Fumel. Il sentit une présence derrière lui.
- Monsieur ?
- Charles de Morfond, lieutenant de la police du roi, pour vous servir Monsieur le marquis.
- Que désirez-vous ?
- Juste me présenter à vous. Vous voilà désormais le maitre de cette contrée. Un homme riche et puissant. Vous me voyez sincèrement navré de ce qui est arrivé à votre famille.
- Je vous remercie de votre sollicitude, Monsieur de Morfond.
- Les choses sont finalement bien faites, ne trouvez- vous pas ?
- Qu’entendez- vous par- là, Monsieur le policier ?
- Eh bien. C’est juste au moment où vous alliez ester en justice que Monsieur de Fumel est passé aux aveux et s’est donné la mort après, c’est en tout cas ce que je crois, avoir éliminé ses complices.
- La vie est ainsi faite, Monsieur. Elle prend des tours que seul Dieu peut connaitre et qui sont surprenants pour nous, simples mortels.
- Vous avez certainement raison, Monsieur le marquis. Me permettez-vous ?
- Je vous en prie.
Le policier se recueillit sur les tombes d’Edmond et d’Hortense de Cézeras puis se retira. Le soir venu, le jeune marquis brûla des vêtements. L’homme en noir n’avait plus de raison d’exister.
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