L'OMBRE NOIRE 1ère PARTIE: L'ENFANCE
Publié le 13 Juin 2013
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Depuis sa cachette, le petit garçon regardait son père se battre contre les six hommes. Ils étaient arrivés par surprise au château, tous masqués, l’épée à la main. Le petit garçon les observait avec attention tout en suivant le combat. Il vit son père porter un furieux coup d’estoc au visage de l’un d’eux et le balafrer. Son père se battait comme un lion et il l’encourageait en silence. Puis, L’enfant vit sa mère entrer dans la grande salle, les deux hommes s’emparer d’elle. Il vit son père décontenancé se laisser surprendre et s’affaisser en se tenant la poitrine. Il vit un des hommes lui trancher la gorge. Quand les six hommes allongèrent sa mère sur la grande table, il se boucha les oreilles pour ne pas l’entendre crier et ferma les yeux pour ne pas les voir se coucher sur elle.
Lorsqu’il rouvrit les yeux, les six hommes étaient partis. Il sortit de sa cachette et se dirigea d’abord vers son père qui gisait au sol. Edmond de Cézeras était mort. L’enfant s’approcha de sa mère, le cœur battant.
- Maman ! Maman, réveilles-toi !
Il vit alors la dague plantée dans le cœur de la jeune femme. Il la retira puis, pleurant à chaudes larmes, il descendit dans la cuisine du château. Mathilde, sa bonne et tendre Mathilde, sa chère nourrice semblait dormir, assise devant sa table. Mais une tâche rouge fleurissait sur sa poitrine. Près de la porte, Jean, le majordome, le serviteur fidèle et l’ami de son père gisait appuyé au chambranle de la porte. Les six hommes avaient même tué le chien. Dans la cour, l’enfant poussa un long cri, mélange de rage et de douleur et s’enfuit, courant en direction des bois.
L’ermite ne savait pas pourquoi ses pas l’avaient conduit ce soir-là vers le château de Cézeras. Il savait juste qu’il devait s’y rendre, que quelque chose s’y produirait. Cette voix qui le guidait depuis des années le lui avait dit. Il y arriva au moment où les six cavaliers quittaient au galop la grande cour et se tapit derrière un fourré. Il entendit le cri et les pleurs de l’enfant. Il le vit s’enfuir. Il hésita. Il y avait eu un drame, il le sentait. Sa conscience le poussa à suivre le garçon. Il le suivit un moment, à distance puis pressant le pas, le rattrapa. L’enfant se retourna subitement en brandissant sa dague.
- Ola, tout doux, mon petit !
- Vous êtes un de ces vilains hommes qui ont tué ma maman ? Je vais vous tuer !
- Tu as bien du courage. Mais, non. Je ne suis pas un de ses vilains hommes. N’aies pas peur de moi.
Le petit garçon fondit en larmes.
- Ils ont tué tout le monde ! Ils sont tous morts !
- Je sais mon petit. Je sais. Allons, viens ! Prends ma main.
L’enfant brandit de nouveau la dague
- Non ! Vous allez me faire du mal ! Allez-vous-en !
- Comme tu voudras. Mais, as-tu pensé aux loups ? Aux renards ? Crois-tu que tu sauras les affronter avec autant de courage ? Allons, n’aies crainte. Viens avec moi.
- Et où allons- nous ?
- Chez moi, dans la forêt. Je prendrai soin de toi. Allez, donne-moi ta main, jeune guerrier.
L’enfant eut un pâle sourire et tendit sa main au vieil homme. Ils marchèrent longtemps sous la lumière de la lune et arrivèrent à la cabane du vieil homme. Le garçon était exténué. L’ermite lui donna un peu d’eau, le fit se coucher et le couvrit aussi bien qu’il put.
- Dors, maintenant. Je vais veiller sur toi et n’aies pas peur. Personne ne te trouvera ici.
- Comment vous appelez-vous ?
- Tout le monde m’appelle « Lou Paire » mais mon vrai nom est Charles de Bourlens.
- Moi, je suis François ! François de Cézeras !
- Eh bien, Monsieur de Cézeras, il est temps de dormir.
- Lou Paire…
- Oui…
- Merci !
Le vieil homme sourit et attendit que l’enfant soit endormi. Puis il se mit à prier.
- Seigneur ! Donnez–moi la force de protéger ce jeune garçon, de veiller sur lui comme je l’aurais fait sur mon fils. Donnez-moi assez de vie pour faire de lui un homme. Donnez-lui le courage de surmonter cette épreuve et accueillez ses parents et ces pauvres gens dans votre royaume. Amen.
Il s’assit sur un tabouret près de l’enfant. Il veilla toute la nuit, guettant le moindre bruit de la forêt, le moindre craquement suspect. Il réfléchissait. Qui étaient ces hommes ? Pourquoi avaient-ils tué Edmond de Cézeras, son épouse et leurs serviteurs. Reviendraient-ils pour tuer le jeune garçon qui dormait près de lui. Il lui fallait cacher l’enfant, s’éloigner de cet endroit désormais maudit. Il trouva la solution au lever du jour. Le jeune garçon s’éveilla. L’ermite lui donna un peu de pain et de lait.
- François, il va nous falloir partir.
- Pourquoi ?
- Ceux qui ont tué tes parents pourraient te chercher. Je dois te protéger et t’emmener loin d’ici.
- Mais je n’ai rien fait de mal ! Pourquoi ont-ils tués mes parents ? Et Jean ? Et Mathilde ?
- Je n’en sais rien. Mais, s’ils apprennent que tu as échappé à leur massacre, ils reviendront et te chercheront. Et ma pauvre cabane est bien facile à trouver. Nous partirons demain matin.
- Et où allons-nous aller ?
- Je ne sais pas trop encore, mais ce sera un long voyage. Viens avec moi maintenant, il nous faut nous préparer et d’abord, trouver de quoi manger.
Ils partirent en forêt. Le vieil ermite releva quelques pièges, ils cueillirent des fruits sauvages. Ils rentrèrent à la cabane. Après le repas, le vieil homme coucha le jeune garçon, fourbu de cette longue journée dans les bois. Puis il se glissa en dehors de la cabane et prit la direction du château de Cézeras. Après s’être assuré que l’endroit était désert, il entra dans la bâtisse. Dans la chambre du garçonnet, il prit des vêtements puis revint dans la grande salle. Il ferma les yeux d’Edmond de Cézeras, récupéra le pendentif de son épouse et s’approcha d’un secrétaire. Il était venu souvent voir le marquis au château et savait qu’il y rangeait ses papiers importants. Il força le meuble. Après quelques minutes de fouille, il trouva ce qu’il cherchait : L’acte de naissance du jeune François. Il le glissa sous sa veste avec le pendentif et repartit.
Ils partirent à l’aube, en direction du Sud et marchèrent en évitant les villages. Il leur fallut toutefois passer par Agen pour traverser la Garonne. Ils dormaient dans les bois ou dans des granges isolées, faisant de temps en temps une pause pour chasser ou pêcher et faire un peu de cueillette pour assurer leur subsistance. Le voyage à travers les collines de Gascogne fut long mais, un matin…
- Regarde François ! Les Pyrénées ! Demain, nous serons arrivés !
- Nous allons dans les montagnes ?
- Juste au pied ! Chez un de mes amis.
Ils arrivèrent à Aïcirits le lendemain soir et se rendirent dans une ferme. Un berger, coiffé d’un large béret, se retourna en entendant leurs pas
- Ca alors ! Charles !
- Patxi, mon vieil ami !
Les deux hommes se donnèrent une franche accolade.
- Que viens-tu faire ici ? Et qui est cet enfant ?
Devant l’air embarrassé de l’ermite, le berger s’adressa au jeune garçon.
- Vas voir les moutons, petit.
- Vas-y François. Je viendrai te chercher. J’ai à parler à mon ami.
Les deux hommes regardèrent le garçon se diriger vers l’étable
- Alors, qui est ce petit ?
- C’est le fils d’un couple de châtelains que je connaissais, là-bas, en Guyenne. On les a assassinés, il y a quelques jours, et je crains pour sa vie. C’est pour ça que je suis venu ici. Pour le cacher. Tu connais un endroit où je pourrais m’installer avec ce garçon ?
- Je sais une vieille ferme abandonnée depuis des années près de la forêt d’Iraty. J’y passe souvent quand je vais chasser. Il y aura quelques travaux à faire mais ça ira. Je t’aiderai, de toute façon et je te donnerai quelques moutons. Reposez-vous de votre voyage pendant quelques jours et je vous y emmènerai.
- Patxi, tu es un vrai ami !
- Je te dois bien ça, il me semble. Allons manger ! Et je vais te présenter ma femme, Ioletta.
Ils passèrent trois jours dans la ferme de Patxi. Le jeune garçon se régalait des recettes d’Ioletta qui s’était prise d’affection pour lui et lui chantait de douces berceuses le soir. Il s’amusait avec les animaux. Le long voyage semblait lui avoir fait oublier l’affreux drame qu’il avait vécu. Charles de Bourlens parti tôt, un matin et ne rentra que le soir, refusant de dire au jeune garçon où il était allé et ce qu’il avait fait. Puis…
- François ! Debout ! Nous partons !
Une charrette attendait dans la cour, attelée à la vieille mule de Patxi. Il y avait aussi deux hommes que le vieux berger présenta comme ses fils et quelques moutons. Patxi fit grimper le garçon sur le siège.
- Surveilles bien la mule !
Le convoi s’ébranla. Il faisait à peine jour. Les hommes marchaient d’un bon pas et François essayait de comprendre ce que le berger et ses fils se disaient.
- Roland ? Quel est ce patois ? Je ne le comprends pas.
- C’est du basque mon petit. Une langue qui n’a rien à voir avec notre occitan.
- Vous les comprenez ?
- Un peu. Mais nous allons apprendre cette langue puisque désormais, nous allons vivre ici.
- Nous allons rester longtemps ?
- C’est bien possible. Au moins le temps nécessaire pour que ces hommes t’oublient
- Je les hais, Paire.
- Il ne faut pas, François. Un jour, ces hommes seront punis du mal qu’ils t’ont fait et qu’ils ont fait à tes parents. Dieu les punira. Ne pense plus à eux.
Ils arrivèrent à la ferme en fin de matinée. Après un solide casse-croûte, ils déchargèrent la charrette. La maison, quoique un peu abimée par les rigueurs du temps, était habitable. Patxi promit de revenir pour les aider à restaurer la grange puis repartit avec ses fils.
- Nous voilà chez nous mon petit.
- C’est joli ici.
- Oui. Mais nous allons avoir du travail. Répartissons les tâches, tu veux bien ?
- Oui. Je m’occupe des moutons !
- Si tu veux. Mais tu m’aideras aussi dans les autres tâches.
- C’est d’accord, Paire.
Les semaines et les mois passèrent. Grâce à l’aide de Patxi et de ses deux fils, la ferme fut vite remise en état. Le vieil ermite et le jeune garçon passaient le plus clair de leur temps dans la vieille ferme. Ils menaient une vie paisible, partagée entre les moutons et le potager. Le soir, à la lueur d’une chandelle, Roland donnait la leçon à l’enfant. Il lui apprit à lire et à écrire. De temps en temps, des voyageurs s’arrêtaient pour demander un peu d’eau. Des pèlerins ou des compagnons qui emmenaient leurs élèves à Saint Jacques de Compostelle et qui faisaient là une halte avant de monter au col de Roncevaux. Le Dimanche, Roland et son « fils » descendaient au village pour y vendre leurs légumes et entendre la messe. Le curé était un gros homme, un peu rougeaud, à la voix puissante. François aimait beaucoup l’entendre chanter dans l’église. Il monta un jour jusqu’à la petite ferme, portant sous son bras plusieurs livres.
- Tiens, François. Ces livres sont pour toi.
- Merci, mon père.
Les deux hommes discutèrent un moment.
- François. Roland me dit qu’il t’a appris beaucoup de choses et que tu apprends vite et bien. Voudrais-tu apprendre les mathématiques et les sciences avec moi ?
- Oui, mon père. Mais, Roland, êtes-vous d’accord ?
- Oui, bien sûr ! C’est même un devoir pour toi d’apprendre tout ce que tu pourras.
- Alors, un jour par semaine, tu viendras me voir au village et je t’enseignerai tout cela.
- Bien mon père. Et…. Pourrez-vous m’apprendre le basque ?
- Tu veux apprendre notre langue ? Et bien soit. Je te l’apprendrai aussi.
Le jeune garçon prit donc l’habitude de descendre au village. Il se montra particulièrement attentif et doué pour les leçons du curé. Bientôt, il maitrisa la physique et les mathématiques et parla couramment la langue locale. Au retour de chaque leçon, il apprenait quelques mots au vieil ermite, ravi de le voir ainsi progresser. François n’était plus un enfant. Les travaux de la ferme avaient fait de lui un bel adolescent, plein de force et de vigueur et, le Dimanche, lors de la traditionnelle partie de pelote qui suivait la messe, les jeunes filles le regardaient à la dérobée. Le garçon s’en souciait peu. Il dévorait plutôt qu’il ne lisait tous les livres qu’il pouvait trouver. Souvent, lorsque les travaux de la ferme le lui permettaient, il partait seul, s’enfonçant dans la forêt. Roland le voyait revenir, inondé de sueur, essoufflé et plissait les yeux. Le regard de son protégé le trahissait. Le vieil ermite avait deviné. Mais comment pouvait-il empêcher cela ? Il l’avait su dès le début. Il avait beau prier pour que cela n’arrive pas, il savait que ce serait inéluctable et, qu’un jour, le garçon accomplirait sa vengeance. Le destin était en marche. Un jour ou l’autre, il frapperait les auteurs de ce crime odieux. C’était la vie qui commandait cela. La vie et ce dieu auquel lui, Roland de Bourlens, duc et grand du royaume, avait voué son âme et pour lequel il s’était retiré, loin des hommes, après avoir vécu tant de batailles et arrêté tant de vies. Et puis, il y avait cette voix. Une voix qui le guidait depuis toujours, qui avait, quelques années plus tôt, mené ses pas vers le château de Cézeras, qui lui avait demandé, presque ordonné de s’occuper de l’enfant et de le protéger en l’amenant ici. Cette voix qui lui commandait maintenant de laisser le destin s’accomplir.
François de Cézeras s’assura qu’il était bien seul. Cette clairière était son royaume. Il venait là pour réfléchir mais aussi pour se livrer à quelques exercices. Bien sûr, il était heureux auprès du vieil homme. Bien sûr, il menait une vie paisible dans cette petite ferme et ce petit village. Tout le monde l’avait adopté. Le brave curé et Roland lui avaient appris tout ce qu’un jeune homme de la noblesse devait savoir. Bien sûr, il y avait cette jeune fille qui ne le quittait pas du regard lors des parties de pelote et qui baissait les yeux en rougissant quand il la croisait dans les rues du village. Tout cela aurait pu suffire à le rendre heureux. Mais son cœur et son esprit étaient occupés par tout autre chose. L’image de ses parents et de ceux qu’il aimait, lâchement assassinés, le hantait. Il avait dû les abandonner, fuir ces hommes en noir qui le poursuivaient jusque dans ses cauchemars. Un jour, il vengerait ces morts. Un jour, les assassins répondraient de leurs crimes. Il s’y préparait depuis longtemps, forgeant son âme et son corps pour cette épreuve. Il ne savait pas encore quand mais, un jour, il retournerait en Guyenne.
Les années passèrent. Un de ses fils vint un jour leur apprendre la mort de Patxi. Ils firent le voyage jusqu’à Aïcirits. Au retour, le jeune homme remarqua que le vieil ermite avait changé. Lui qui d’habitude discourait sans cesse, trouvait prétexte en tout pour une leçon, restait muet, prostré sur le dos de la mule.
- Paire, tout va bien ?
- Oui mon garçon. Je suis juste fatigué. Fatigué et triste d’avoir perdu mon ami.
- Vous le connaissiez depuis longtemps ?
- Depuis très longtemps. Nous avons guerroyé ensembles dans notre jeunesse. Il servait dans mon régiment de dragons.
- Vous avez commandé un régiment ?
- Oui. Je n’ai pas toujours été prêtre, ni ermite. Vois-tu mon petit, j’étais noble et soldat de sa majesté le roi Louis XIV. Un jour, j’ai eu cette révélation, je me suis rendu compte que j’étais las de me battre, de donner la mort. Alors, j’ai quitté mon régiment, j’ai abandonné mon titre et mes terres et je me suis fait moine. Je suis parti par les chemins, pour prêcher la parole de Dieu et j’ai fini par arriver en Guyenne. C’est là que j’ai fait la connaissance de tes parents.
- Ca alors ! Je ne vous imaginais pas soldat, Paire.
- J’aurais bien aimé ne pas avoir à reparler de cette époque peu glorieuse de ma vie, mon garçon. Mais la vie nous impose parfois des détours par le passé. Pressons-nous, veux-tu ? La nuit va bientôt tomber.
Dans les mois qui suivirent, le vieil homme perdit peu à peu sa force et sa santé. Il ne s’occupait presque plus de la ferme et passait de longues heures en prières, assis devant la maison. Il vacillait comme ses bougies dont la flamme tremble dans les courants d’air mais résiste tant qu’elle le peut. Un soir, Roland de Bourlens, appela le jeune homme dans sa chambre.
- Oui Paire
- François. Te voilà devenu un homme. Alors je vais te parler comme à un homme.
- Mais…
- Ecoutes-moi ! Je vais finir ma vie, ce soir, cette nuit ou demain, peu importe. Le soir où je t’ai recueilli, j’ai fait une prière. Dieu m’a, semble-t-il, entendu et exaucé. J’ai fait de toi un homme. Un homme fort, cultivé et je suis heureux de t’avoir aidé et de t’avoir vu grandir. J’ai accompli ma tâche. Désormais, tu devras continuer sans moi. Je t’en sais capable mais, quoiqu’il puisse arriver, quels que soient les tourments que t’imposera la vie, n’oublies jamais qui tu es, François de Cézeras.
- Je n’oublierai pas, Paire
- J’ai une dernière chose à te dire. Je sais que brûle en toi le feu de la vengeance. Je le vois briller dans tes yeux quand tu reviens de la forêt. Je sais que tu te sens prêt, assez fort pour affronter ces hommes…
- Vous m’avez dit un jour que Dieu les punirait. Je ne serai que son bras.
- Je le sais ! Comme je sais qu’il est inutile de tenter de te faire renoncer à cette vengeance. Je le sais depuis le premier soir, depuis ce cri que tu as poussé dans la cour du château de ton père. Tu vas tuer ces hommes, honorer la mémoire de tes parents, celles de Mathilde et de Jean. Tu vas récupérer ce qui t’appartient et je vais faire une dernière chose pour t’y aider. Dans le tiroir de la table, tu trouveras des papiers. Prends-les et va voir le notaire de Saint Jean Pied de Port, il t’aidera.
- Roland ! Ne me quittez pas ! J’ai encore besoin de vous !
- Je ne serai jamais loin de toi, mon garçon. Je vais juste me reposer un peu. Prions maintenant.
Ils se mirent à prier, en silence. Le vieil homme mourut dans la nuit. Le jeune homme descendit au village et prévint le curé. On inhuma Roland de Bourlens deux jours plus tard. En rentrant à la ferme, le jeune homme ouvrit le tiroir et en tira une enveloppe. Elle contenait deux ou trois feuilles dont une copie de son acte de naissance, établie en bonne et due forme par le notaire.
Il se mit en route dès l’aube et arriva dans la petite ville le lendemain matin. Imanol Ercheberry, le notaire, le vit entrer dans la cour et alla lui ouvrir.
- Messire Ercheberry ? Je suis…
- Je sais qui vous êtes, jeune homme. Venez dans mon bureau.
Le notaire ferma soigneusement la porte puis ouvrit son coffre et en sortit un dossier. Le jeune homme lui tendit les papiers que lui avait laissés l’ermite.
- Bien, Monsieur de Cézeras. Que puis-je pour vous ?
- M’aider à récupérer mes biens. Je crois que ces papiers suffiront à prouver que j’en suis le vrai propriétaire.
- Ce ne sera pas aussi simple. J’ai fait ma petite enquête après la visite de votre ami, Monsieur de Bourlens, il y a de ça bien longtemps. Comme vous aviez disparu à la mort de vos parents, les terres de feu votre père, le marquis de Cézeras ont été remises au duché de Guyenne qui les a cédées au marquisat de Fumel. Cela est en tout point légal. Il vous faudra ester en justice et celle de notre roi est bien lente. Il faudra du temps avant que la chose ne soit jugée.
- Si je vous comprends bien, Maitre, on a assassiné mes parents et me voilà dépouillé de mes biens.
- Je ne vois pas d’autre issue à votre affaire que celle de la justice, Monsieur de Cézeras. Mais vous serez certainement rétabli dans vos droits. A moins que, d’ici là, vous ne trouviez un arrangement avec le marquis de Fumel. Un homme fort riche, et très puissant à ce que l’on m’a dit.
- Eh bien, soit ! J’irai voir ce marquis et trouverai un accord avec lui. Connaissez-vous un notaire digne de confiance en Guyenne ?
- J’en connais un, dans le Quercy. Il tient étude dans une ville nommée Puy l’Evêque. Nous avons fait nos études de droit ensembles à la faculté de Bordeaux. C’est un ami et un homme sûr. Je vais vous préparer une lettre de crédit. Désirez-vous que je lui transmette votre dossier ?
- C’est cela maitre. Et informez-le, je vous prie que je compte me rendre en Guyenne très bientôt. N’avez-vous point d’autres choses à me dire ?
- Si. Monsieur de Bourlens avait pris quelques dispositions à votre égard et il me faut vous en informer. Voici. Votre ami s’était porté acquéreur de la petite ferme où vous viviez et vous avait fait son légataire. J’ai ici, dans mon coffre, ce qu’il reste de sa fortune et vous êtes, bien sûr, le propriétaire de plein droit de la ferme d’Iraty. Je vais maintenant rédiger une lettre que vous remettrez à mon ami, maître Castagnel, lorsque vous le rencontrerez.
Une heure plus tard, le jeune homme sortit de l’étude. Le notaire le regarda s’éloigner depuis le pas de la porte puis rentra dans son étude. Deux hommes attendaient dans son bureau.
- Vous avez entendu ? Suivez-le discrètement et faites- moi régulièrement un rapport. Mais n’intervenez pas ! Sauf si ce jeune impétueux risque de se faire tuer. Allez !
François de Cézeras erra un moment dans les rues de la ville puis il remarqua un groupe de pèlerins qui montaient vers le col. Il leur emboita le pas. Le lendemain, il arrivait en Espagne, à Roncevaux. Il y acheta une épée et un cheval, un étalon noir d’une grande beauté. Il fit encore quelques achats puis repartit vers la ferme où il arriva à la nuit tombée. Dans les jours suivants, il s’occupa de trouver un métayer, prépara quelques affaires. Puis, un matin, il prit la route, vers le Nord, vers la Guyenne, suivi à distance par deux cavaliers.
L’heure de la vengeance avait sonné.
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