LE SAGE ET L'IMBECILE

Publié le 13 Octobre 2015

Si, de la bêtise, on faisait le portrait

Ce serait sûrement à gros traits,

Ceux que font les idées reçues,

Ou bien les ambitions déçues.

Mais, l’on userait de bien plus de finesse,

Pour tracer celui de la sagesse,

Celle que l’on apprend dans les livres,

Ou en regardant le monde vivre.

Et, s’il fallait le démontrer,

Laissez-moi, céans, vous narrer,

Cette jolie et amusante histoire,

Qui me revient en mémoire.

Sous un arbre, un sage se tenait à l’ombre,

Attendant les heures plus sombres,

Où le soir, du soleil éteignant les ardeurs,

Amènerait un peu de fraicheur.

Vint à passer un impétueux,

Suant sang et eau, le chapeau sur les yeux,

Marchant à grand pas sur le chemin,

Sous le soleil de plomb et d’airain.

Le sage l’interpella : Je te vois bien pressé,

Sous le soleil, tu cours, au lieu de marcher,

Viens donc un instant t’asseoir près de moi,

Et me dire ce qui te met en émoi.

C’est que, vois-tu, je dois me hâter,

Car je veux être dans les premiers,

A posséder un nouvel objet,

Qu’aujourd’hui, on met sur le marché.

Ah, dit le sage en souriant,

Je conçois que tu sois impatient,

Mais, es- tu sûr, au moins,

De cet objet avoir le besoin ?

Besoin ? Je ne le crois pas.

Mais, cet objet, tout le monde l’aura,

Et si je ne l’ai pas sur moi,

Je passerais pour un je ne sais quoi !

C’est être d’une grande naïveté,

De croire que la respectabilité,

S’acquiert aussi simplement,

Qu’en suivant les modes et les gens,

Comme les moutons de Rabelais,

Qui ainsi furent tous noyés.

En vérité, je te le dis,

La mode nous abêtit,

Garde- toi bien de la suivre,

Si, en liberté, tu veux vivre.

Vint ensuite par le chemin,

Une femme d’un âge certain,

Portant, noué sur ses cheveux,

Un foulard du plus beau bleu.

La voyant, l’impétueux sourit.

Mais, apercevant celle qui suivit,

Il perdit aussitôt son sourire,

Et se mit aussi vite à médire.

Sur toutes les femmes voilées,

Sur une religion et les étrangers.

Allons, allons, mon jeune ami,

Ne crois-tu pas que celle-ci,

Cherche aussi à se protéger,

Du soleil et de ses dangers ?

Mais, on lui voit à peine le nez,

Et son front est basané.

Tu es idiot, je te le dis !

Du faciès, tu commets le délit.

Comment peux-tu sur des apparences,

Prononcer de telles sentences ?

Et te crois-tu assez parfait,

Pour pouvoir ainsi juger ?

Des idées reçues, tu dois te méfier,

Sous peine de les prendre un jour sur le nez.

Et dis-toi que, pour ceux qui ailleurs sont nés,

Tu es, toi aussi, un étranger.

La leçon fut-elle apprise ?

Vexé au plus profond de sa bêtise,

L’impétueux jeta un regard noir

Au sage, qu’il quitta sans un au revoir.

Le sage, lui, resta dans l’ombre,

Jusqu’aux heures les plus sombres,

Lui, le pauvre, le malandrin,

Lui qui ne possédait rien,

S’endormit, confiant à la lune

Sa sagesse, sa seule fortune.

Rédigé par LIOGIER François

Publié dans #FABLES

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