NOUVELLE: TEMPETE SUR SANDOWN HILL
Publié le 9 Mars 2013
Sandown Hill, Colorado, 1880
Le vent passait en sifflant sous la porte du bureau et les murs de pierre de la prison tremblaient sous les bourrasques. Depuis dix ans qu’il était arrivé dans le Colorado et qu’il était le shérif de Sandown Hill, Jason Dexter n’avait jamais vu une pareille tempête.
Après une froide matinée d’hiver, le ciel était devenu laiteux et quelques flocons avaient fait leur apparition. Puis une brise glacée venant du nord s’était levée et la neige s’était mise à tomber dru. Le vent avait progressivement forci jusqu’à devenir cette tempête dont les rafales déboulaient en hurlant dans la rue principale de la ville.
En fin d’après midi, alors qu’il pensait finir sa soirée chez lui, confortablement calé dans son fauteuil devant la cheminée, Jason avait dû se rendre au saloon. Cet idiot de Bill Calloway avait encore trop bu et commençait à tout casser, juste au moment où la tempête se levait. Dexter l’avait enfermé pour qu’il digère son whisky et cette nuit, il était là, obligé de le surveiller.
Le shérif le regarda somnoler. En temps normal, Bill n’était pas un mauvais bougre même s’il n’était pas très futé et avait une fâcheuse tendance à détester les indiens. Il était jovial, sympathique et toujours volontaire pour donner un coup de main, même s’il lui fallait pour ça, franchir les kilomètres de sentier poussiéreux qui reliaient son ranch à la ville. Mais lorsqu’il avait bu, il devenait franchement détestable et incontrôlable et, comme il était plutôt costaud, il valait mieux le calmer rapidement, ou l’éviter...
D’habitude, Dexter se contentait de lui prendre quelques dollars d’amende et de lui faire réparer les dégâts avant de lui faire la leçon et de le renvoyer chez lui. Mais, ce jour-là, la tempête arrivant, il avait décidé de le garder au chaud
- Je vais aller faire une petite ronde, Bill. Restes bien au chaud.
- Vous en faites pas shérif, je risque pas de mettre le nez dehors par un temps pareil. J’ai jamais vu une tempête comme celle-là. Vous êtes fou de sortir. Je suis sûr que tout le monde est cloitré chez lui. Même Tom doit avoir fermé son saloon.
- C’est mon boulot Bill. Je dois veiller sur tout le monde, autant que sur toi. Allez ! A tout de suite.
- Shérif… Je suis désolé pour cet après midi.
- Tu es toujours désolé mon pauvre Bill. Quand cette fichue tempête sera passée, tu iras voir Tom et tu répareras la table et les chaises que tu as cassées. Et tâches de ne plus boire autant.
- Ok ! Je ferai ça.
- Ouais, il vaudrait mieux, mon garçon.
Dexter alluma sa lampe, ferma soigneusement son manteau et enfonça son chapeau jusque sur ses yeux avant de sortir. La première bourrasque le fit frissonner. Il s’avança courageusement et fit quelques pas sur les lattes de bois de la pergola en promenant sa lampe autour de lui. Poussée par le vent, la neige volait à l’horizontale et formait ça et là des congères. Bill avait raison. Personne ne trainait dans les rues et le saloon était fermé. On apercevait juste quelques traits de lumière aux fenêtres. Après un dernier cercle de sa lampe, le shérif rentra.
- Alors shérif ? C’est comment dehors ?
- Jamais vu un temps pareil ! Il y a de la neige partout et il fait un froid de chien. J’ai bien fait de te garder au chaud. Tu serais mort de froid avant d’arriver à ton ranch. Tu veux un café ?
- Bah, oui ! J’ai tellement mal au crâne que, de toute façon, je ne dormirai pas.
- Tu avais qu’à moins boire tout à l’heure. Qu’est-ce qui t’a pris de tout casser ?
- Tom voulait plus me servir alors j’ai vu rouge. J’ai fait beaucoup de dégâts ?
- Pas trop cette fois-ci, tu verras ça avec Tom.
Dexter ouvrit la porte de la cellule
- Allez, viens boire ton café. Et tant que tu y es, payes ton amende
- Combien ?
- Cinq dollars, comme d’habitude
- J’suis vraiment navré Shérif
- Comme toujours. Le problème, c’est que ça te sert jamais de leçon. Tiens, voilà ta tasse
- Merci Dexter. Vous êtes un bon bougre et un bon shérif
- Je fais mon boulot, Bill, juste mon boulot…
- Ecoutez ! Vous entendez ? On dirait un bruit de pas
Dexter tendit l’oreille. Entre deux bourrasques, il entendit lui aussi le bruit des pas. Il se demandait qui pouvait bien trainer dans les rues avec ce temps. On frappa à la porte de la prison. Après avoir remis Bill en cellule, la main sur la crosse de son colt, Jason alla ouvrir. Il se trouva face à un homme. Il était couvert de neige
- Bonsoir Shérif. Puis-je entrer ?
- Bien sûr ! Venez vous mettre au chaud.
L’homme secoua son manteau, entra et retira son chapeau
- Faites gaffe shérif ! C’est un peau rouge !
- Tais-toi Bill ! Je suis Jason Dexter, shérif de Sandown Hill et lui, c’est Bill. Qui es-tu mon gars ? Et que fais-tu dehors avec ce temps ?
- Je m’appelle Sachmé. Je cherche un abri et je n’ai trouvé que votre porte ouverte
- Je n’ai qu’une cellule à te proposer mais les matelas sont assez confortables, pas vrai Bill ?
- Mmouais…
- Tu veux un café Sachmé ?
- Je veux bien Shérif. Cette tempête m’a surpris par sa force. Je savais qu’elle allait arriver, comme je sais qu’elle s’arrêtera vite…
- Eh, l’indien ! T'as lu ça dans une boule de cristal ?
- Fermes-là, Bill ! Comment sais-tu ça Sachmé ?
- Je l’ai vu dans les nuages. J’ai vu cette tempête arriver et je me suis hâté pour me mettre à l’abri. Mais elle a été plus rapide que moi. Elle va durer toute la nuit mais demain matin, le vent s’arrêtera, la neige aussi.
- Ce type est un sorcier shérif ! C’est lui qui nous a envoyé ce temps pourri
- Je t’ai dit de la boucler, Bill !
- Laissez shérif, il est simplement ignorant. Nous, les indiens, nous savons lire dans les nuages et y deviner le temps qu’il va faire. Nos sorciers ne font leurs incantations que lorsqu’ils sont sûrs que la pluie ou le soleil vont venir. Il n’y a pas de magie là-dedans.
L’indien avala une gorgée de café. Dexter l’observait attentivement. Il le trouvait étrange. Il était impassible et, lorsqu’il était arrivé, il ne tremblait pas de froid. Et les quolibets de Bill semblaient glisser sur lui comme une savonnette sur une planche à laver.
- D’où viens-tu Sachmé ? Et où vas-tu ?
- Je viens des montagnes du nord. Je suis un iowa et ma tribu vivait là-bas. Je vais à Denver. Il parait qu’on embauche pour construire une voie ferrée à travers les montagnes
- Ta tribu vivait ?
- Ma tribu n’existe plus ou presque. Désolé de vous dire ça, shérif, mais c’est à cause des hommes blancs.
Dehors, la tempête semblait redoubler de violence. Le vent secouait furieusement les volets et la porte de la prison en sifflant. Un temps à pas mettre un shérif dehors, pensa Dexter, sans quitter l’indien du regard.
- Vous avez été massacrés ?
- Non ! Bien sûr que non ! C’est une longue histoire qui ne vous plaira sûrement pas et encore moins à Bill.
Dexter pensa un instant sortir Bill de sa cellule puis se ravisa. Il ne savait pas ce que l’indien allait dire et il valait mieux être prudent…
- Je t’écoute Sachmé…
- Ma tribu vivait au pied des montagnes, dans une vallée abritée des tempêtes. Nous élevions des chevaux. Nous avions tout ce qu’il nous fallait pour vivre, l’eau du Colorado, le gibier, les poissons. Un jour, les hommes blancs sont arrivés avec leurs chariots et ont installé leur campement dans la plaine. Nous les avons laissés tranquilles et…
- Ce sont eux qui vous ont chassés ?
- Non shérif, il n’y a eu aucune lutte, au contraire. Nous sommes allés à leur rencontre et nous avons sympathisé avec eux. Après quelques palabres, nous leur avons laissé les terres qu’ils voulaient. Nous vivions en harmonie avec eux, nous les avons même aidés à bâtir leur ville. C’est avec eux que j’ai appris votre langue.
- Que s’est-il passé alors ?
- Les hommes blancs ont échangé nos chevaux contre des vaches, nous avons commercé avec eux. Nous avons échangé nos cultures. Oui tout allait bien mais…
- Mais quoi… ?
Dexter commençait à s’impatienter mais en même temps, quelque chose lui disait de ne pas brusquer cet indien sorti de nulle part qui l’impressionnait de plus en plus. Etait-ce la tempête qui rugissait dehors ? Il sentait quelque chose d’étrange dans l’atmosphère.
Sachmé avala une gorgée de café et reprit
- Mais les hommes blancs nous ont aussi apporté leurs maladies. Bientôt nos chevaux mais aussi certains d’entre nous sont tombés malades et la médecine de notre sorcier n’a rien pu faire pour eux. Beaucoup de mes frères sont morts et puis il y a eu l’alcool….
- L’alcool, c’est bon. Grogna Bill à moitié endormi
- L’alcool est peut être bon, mais il t’a conduit en prison, Bill Calloway
Le sang de Dexter ne fit qu’un tour. Comment l’indien savait-il pour Bill ? Oui. Bien sûr, il empestait encore le whisky. Mais comment l’indien avait-il deviné son nom ? Le shérif en était sûr, il ne l’avait jamais prononcé devant Sachmé. Discrètement, il passa la main sur la crosse de son colt et l’arma.
- Mes frères ont pris l’habitude d’aller au saloon et de boire. Et l’alcool leur a brûlé le cerveau. Certains sont devenus fous en buvant, d’autres lorsque les blancs sont partis précipitamment et que l’alcool leur a manqué. Certains sont devenus violents et dangereux, d’autres ont commis des erreurs qui, dans nos montagnes, ne pardonnent pas et leur ont coûté la vie.
- Pourquoi les blancs sont-ils partis si vite ?
- La fièvre de l’or ! On en a trouvé dans les montagnes du nord. En quelques jours la petite ville que les blancs avaient bâtie s’est vidée. Aujourd’hui, elle est en ruine, c’est une ville fantôme…
Et toi, tu en es peut être un, pensa Dexter. Il se sentait de plus en plus mal à l’aise. Dehors, la tempête se renforçait et le vent hurlait de plus belle. Sachmé se pencha vers lui.
- Ne vous en faites pas shérif. Je vous ai dit que la tempête s’arrêterait et elle s’arrêtera. Maintenant, si vous voulez bien, j’aimerais me reposer un peu. Voilà plusieurs jours que je marche sans trop dormir…
- Bien sûr Sachmé. Installes- toi dans la cellule voisine de celle de Bill
- Et vous, vous ne dormez pas shérif ?
- Non. Avec le raffut que fait cette tempête, je ne dormirai pas et puis, je dois veiller sur cette ville.
Sachmé ne répondit pas. Il prit son sac et alla s’allonger. Dexter l’entendit marmoner une sorte de chant et puis l’indien finit par s’endormir.
Le shérif se servit un autre café. Il ne voulait pas s’endormir. Cet indien qui dormait là, en face de lui, le fascinait et l’inquiétait. Il ne croyait pas aux fantômes mais, quelque chose au fond de lui disait que Sachmé en était un. Il voulait bien croire qu’il était capable de prévoir le temps en observant les nuages, il avait lu dans un journal que des scientifiques de Washington arrivaient aussi à le faire. Mais, cet indien était sorti de nulle part, au milieu de cette foutue tempête, il avait deviné le nom de Bill et pourquoi il était en cellule ce soir- là. Quelque chose clochait, mais Dexter n’arrivait pas à comprendre pourquoi. Il lutta longtemps puis finit par plonger dans un profond sommeil.
C’est le bruit des pas sur le plancher qui le réveilla. Sachmé se tenait devant lui, prêt à partir.
- Bien dormi shérif ? Ecoutez ! La tempête s’est calmée, comme je vous l’avais dit
- Tu as raison, Sachmé. On n’entend plus rien. Le vent s’est calmé
- Et il ne neige presque plus. Je vais aller acheter quelques vivres et reprendre ma route. Merci de votre hospitalité shérif Dexter.
- Bonne route Sachmé. Je te souhaite de réussir ce que tu as entrepris.
- Vous êtes un brave homme shérif.
Dexter enfila son manteau et suivi l’indien devant la porte. Le ciel était encore gris et bas mais il ne tombait plus que quelques flocons. La tempête, fonçant vers le sud, barrait l’horizon de sa masse noire. Dexter attendit que l’indien soit sorti de l’épicerie et le suivit des yeux tant qu’il put tandis qu’il partait vers l’ouest, vers Denver. Lorsqu’il rentra dans la prison, Bill se réveillait.
- Je peux rentrer chez moi Dexter ?
- Oui, Bill. N’oublie pas de passer voir Tom
- J’y vais de ce pas shérif. Et l’indien ? Il est parti ?
- Tout à l’heure, en direction de Denver, comme il l’avait dit
- Il était bizarre. Je n’ai pas compris tout ce qu’il disait
- Ce n’est pas grave Bill, rentres chez toi maintenant
Bill sortit. Dexter s’attela à sa paperasse mais il n’arrivait pas à se concentrer. Il ne cessait de penser à son étrange visiteur.
Après être passé au saloon et s’être mis d’accord avec Tom, Bill Calloway récupéra son cheval à l’écurie et se mit en chemin vers son ranch. Le cheval s’enfonçait dans la neige épaisse et poudreuse et progressait lentement. Tout en faisant attention à ce qu’il ne se blesse pas, Bill pensait à Sachmé. Il y avait donc de bons indiens et les blancs arrivaient à s’entendre avec eux. Voilà qui changeait tout, qui effaçait tout ce qu’il avait entendu jusque- là sur les peaux rouges. Bill se rendit compte qu’il suivait les traces de l’indien. Il eut soudain l’envie de la rattraper, de parler avec lui et se mit à le chercher du regard sur la plaine couverte de neige. Bill arriva bientôt au pont qui enjambait la rivière Fench et stoppa son cheval.
Les traces de l’indien s’arrêtaient là, brusquement. Bill descendit de cheval et chercha en vain d’autres empreintes.
Au moment où il allait repartir, un oiseau poussa un cri strident qui déchira le ciel…
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