NUMERO SIX
Publié le 24 Mai 2014
Je me demande bien pourquoi j’ai opté pour ce genre de soirée !
Enfin si c’est pour faire plaisir à Noémie, c’est déjà ça.
Elle s’est mise sur son trente et un, son corps menu met en valeur sa robe rose blousée à sa taille, sa ceinture noire fait son effet, on s’imagine la défaire et la garder en main pour plus tard quand la robe sera ôtée… Mais qu’est-ce qui me prend ? Il faut avouer que je fantasme assez facilement quand mon esprit est libéré de contrainte.
Et là c’est peut-être le moment où jamais de me lâcher.
Elle est à quelques tables de moi, face à moi, son maquillage appuyé lui donne une assurance et une détermination qui ne semblent pas faire peur à son entourage. Il y aurait surement foule autour d’elle si les choses n’étaient pas aussi bien orchestrées.
Il s’agit d’accueillir à sa table ce soir, dans la salle de ce restaurant baroque, un parfait inconnu !
Nous les filles, nous nous sommes tenues groupées en début de soirée pour nous montrer rapidement, nos numéros à bout de bras afin d’être repérées à la demande.
Avis aux amateurs donc ! Les uns après les autres surtout !
J’espère qu’il n’y a pas d’obligation pour ces garçons à venir à une des tables ceci pour traduire une certaine honnêteté de leur part.
- C’est toi le six ? Un grand brun s’assoit face à moi à ma table.
- Non je suis la six ? Je joue le jeu avec mon numéro puisque c’est celui qui m’est attribué, mais je n’ai pas l’intention d’être conciliante pour un sou.
- C’est quoi ton prénom sinon ?
Il m’agrémente d’un clin d’œil en attendant ma réponse.
- Il va falloir te contenter de « six », je suis désolée mais ça évitera les familiarités et les associations par rapport à une autre !
- Hé tout doux six, moi c’est Steph, c’est plus humain non ?
- En quoi c’est plus humain que six ?
- Bon ok, ça claque bien six, va pour six, six.
- Merci Steph.
Il n’a pas d’argument en sa faveur, mais bon voyons voir la suite.
- Tu me racontes quoi sur toi ?
J’hallucine carrément, aucune politesse pour s’assoir, sans manière voilà qu’il réclame son morceau !
- Je n’ai pas à te fournir mon curriculum vitae brut de décoffrage, il faudrait que j’ai une vraie conversation avec toi pour parler un peu de moi !
- Oh la la, je te parle et toi tu ne m’aides pas là, je ne suis pas un spécialiste de la tchatche, j’ai numéro trois qui m’a bien tapé dans l’œil alors j’y vais, j’en profite elle est toute seule !
- Ce sera comme tu veux, je te souhaite bonne chance avec la trois !
- Ouai, salut six !
Quel gâchis de marchandise quand j’y pense, tant pis mais l’esprit lui fait trop défaut. Pourtant il me rappelle Stéphane, un mètre quatre-vingt-quinze, jeune et ardent rugbyman du Tarn, très ravageur dans ses va et vient d’amour, son appétit et sa gourmandise étaient communicatifs. Quelles dégustations nous nous sommes tapés ensemble ! Nous nous étions vu à plusieurs reprises au détour d’un chemin autour du Lac, à la piscine aussi, sa patience et son amabilité avaient payées au final. Hum ça réveille mes papilles, bon je vais boire un bon coup de mon whisky coca pour faire passer la pilule.
- Puis-je m’assoir à ta table ? Demande numéro deux.
Il semble trapu mais fort, il a l’air à l’aise et sans attendre de réponse il s’installe à côté de moi !
- Hé il ne fallait pas laisser toute cette place à coté de toi si tu voulais personne ! Je m’appelle Éric !
- Salut Éric, je suis six, mais pousse toi un peu quand même, j’ai besoin de respirer.
- OK, ça va comme ça ?
Il a bougé d’un millimètre.
- Euh…. Mais pourquoi tu n’es pas assis en face ?
- Comme toi, je veux voir la salle et voir ce qui se passe, tu ne trouves pas que c’est intéressant ?
Les couples discutent en se buvant du regard, les choses paraissent intimes.
- Alors je ne t’intéresse pas plus que ça ?
J’insiste avec cette question pour comprendre son attitude.
- Mais bien sûr que si !
Sur ce, il passe son bras droit sur mes épaules et m’emprisonne un peu plus.
- Mais c’est quoi ce que tu me fais ?
Je commence à bouillir un peu.
- Tu me plais bien et j’engage la conversation avec toi, d’ailleurs je la sens bien.
- Non mais tu n’es pas un peu possessif toi et un peu trop présomptueux ?
- Comment ça, je te montre que tu me plais, je suis généreux et ouvert, tu n’aimes pas ?
Il est joli cœur, il le sait bien.
- Tu me montres surtout que tu es du genre macho non ?
Tant pis, j’ai tapé dans le vif ! Aie !
- Mais non, je suis juste très câlin et très affectueux !
Son sourire avec sa fossette lui donne l’air de ne jamais avoir rien fait de mal dans sa vie.
- Je suis éprise de liberté alors pour moi tu m’étouffes trop.
- Tu ne rêves pas de quelqu’un qui te chérit et qui te protège ?
- Non car ça peut vite virer au drame, surtout si tu es jaloux !
- Je te promets que je ne suis pas jaloux du tout, mais quand je tiens à ma nana eh bien j’essaye de la tenir !
- Ça ne va pas être possible Éric et puis tu ne sais pas qui je suis !
- On apprendra à se connaître si tu veux, commençons tout de suite !
Il resserre encore plus son bras sur moi et me pousse à lui !
Belle tentative pour m’embrasser sur la bouche mais j’esquive pour lui offrir ma joue.
- Désolée, mais ça ne colle pas pour moi, je te demande de sortir de cette table !
- Tu ne sais pas ce que tu rates avec moi, tu devrais tenter les choses avec les gens au lieu de refuser tout en bloc !
Il se remet comme il peut de sa tentative ratée et regarde déjà ailleurs. Il a lui aussi Noémie en ligne de mire.
- Le joli paquet rose est appétissant et demande à tous les coups à être dégusté… Je te quitte bel et bien, salut !
- … Ben non mais… salut… mais fais pas de connerie avec…
Il est déjà loin, il fonce s’assoir à coté de Noémie et il ne m’a pas entendu bien sûr !
Beau timing pour lui, elle vient juste de se retrouver seule. Décidément, je me demande si je ne sers pas juste de relai. C’est de ma faute aussi, je n’ai qu’à être un peu plus réceptive, non, et quoi plus encore. De toute façon, je ne me voyais pas sous lui, sans pouvoir bouger, à subir ses assauts haletants et satisfaisants pour lui tout seul !
Bon sang ! Noémie est aux anges, on dirait qu’elle a trouvé sa place sous l’aile d’Éric. Pourtant je suis sure qu’il a le même baratin avec elle. Elle minaude plein pot et apprécie apparemment sa compagnie. Je n’arrive pas à regretter ce numéro en plus je commence à trouver la soirée pourrie.
Un flash m’éblouit tout à coup. Après quelques secondes pour reconnecter mes yeux, je vois que je suis face au voleur de mon portrait ! Il tient son appareil sur son cœur.
- Je suis amateur photographe et je n’ai pas résisté à te prendre sur le vif, je m’appelle Marc et toi ?
- Je suis six, tu pourras faire un gros six sur ma photo ! D’ailleurs fais-moi la voir puisque c’est du numérique, je veux l’effacer !
- Ce serait comme jeter à la poubelle une aquarelle réussie, n’y pense pas, tu ne vas pas faire une dispute j’espère !
- Non, je sais me tenir mais tu n’es pas très sympa !
- Je t’explique, je cherche des modèles, et toi tu es photogénique !
- Je ne le suis pas !
- Tu te trompes, tu ne voudrais pas poser pour moi ? Je te montre ce que je fais.
Il a l’air gentil et réellement intéressé mais je reste sur la défensive…
- Mais c’est en noir et blanc ! J’aime bien, ça alors, ces paysages sont beaux et originaux, tu es doué, mais tu fais presque dans l’érotisme aussi, c’est presque nues qu’elles sont ces femmes !
- Là c’est ma femme qui a bien voulu, elle ne veut plus maintenant !
- Pourquoi ?
- On a deux enfants et elle se sent moins belle à présent.
- Je vois, tu cherches sa remplaçante.
- Oui, tu as compris, je ne peux pas faire ce que j’aime sans modèle.
- Comment peux-tu savoir qu’avec moi ça donnera quelque chose ?
- Je suis sensible à certaines personnes et j’aime le traduire à ma manière, rassure toi je reste professionnel si je peux dire ça, tu n’as pas à avoir peur de moi. J’aime ma femme et mes enfants.
- Pourquoi es-tu dans ce genre de soirée ?
- Et toi ?
- Je suis avec une copine.
- Mais tu es avec moi en ce moment ! Bon je te le dis alors, Thomas le patron du restaurant est mon frère !
- Donc tu profites de la situation !
- Eh oui !
- Donne-moi ton numéro de téléphone, je t’appellerai pour te dire si c’est oui ou non pour ta séance photo.
- Tiens c’est écrit sur ce papier, je te fais confiance comme tu peux me faire confiance, au revoir mademoiselle six !
- Au revoir Marc !
Eh bien, voilà autre chose, si je m’y attendais, mais alors pas du tout. Je pourrai mettre mon joli déshabillé fleuri pour l’occase, je suis bronzée et je pourrai m’amuser un peu, pourquoi pas.
Il faudrait que je lui propose à l’étang de Lachamp, à l’abri des regards. Ça serait nature et découverte associées. Je pourrai avoir l’air d’une extraterrestre qui découvre la beauté du site ! Ou je pourrai me figer comme un robot abandonné et donc sans aucune conscience de ce qui se passerait autour de moi. Va on verra ce que j’en penserai demain. En tout cas numéro trois me rattrape bien ce début de soirée ! S’il n’avait pas été là j’aurai opté résolument à l’avenir pour une soirée partouze, on ne parle pas, on choisit un partenaire pour ne parler qu’avec son corps. Ça évite les possibles déceptions.
- Bonsoir, vous êtes numéro six je crois ?
- Oui asseyez-vous, vous êtes ?
- Thierry, je suis divorcé, père d’un garçon de 11 ans, je voyage la moitié du temps aux états Unis pour le travail !
- Ah, donc tu cherches une mi-temps ?
- Même pas, quand je suis en France, je m’occupe de mon fils, j’ai des amis aussi et de la famille à droite et à gauche, je pars en week-end et aussi pas mal en vacances !
- C’est juste en cas d’ennui ou tu cherches quelqu’un histoire de changer le cours de ta vie ?
- Je cherche, mais sans compter trouver la perle qui changerait peut-être ma vie.
- Tu sais, ça ne sera pas moi qui comblera tes moments de solitude, alors on peut se dire au revoir !
- Ah tu ne veux pas un peu de détente occasionnelle ?
- Je ne suis pas du tout apte à être à ta disposition, surtout pour combler tes vides !
- Je t’ai fait peur, je m’en rends compte.
- Je ne suis pas intéressée c’est tout, mais au fait c’est quoi ton boulot ?
- Je vends des engrais. Je peux revenir discuter en fin de soirée avec toi ?
- Non merci, je suis désolée.
Il finit par partir sans trop savoir si je disais vrai pour ne pas le revoir. Je raye déjà numéro quatre de mon esprit, pas possible de baiser avec un mec qui s’envoie en l’air toute sa vie tout seul. Je le soupçonnerai de prendre du viagra histoire de booster sa libido, quand on est dans les engrais on veut toujours produire plus et mieux. Je suis horrible, mais qu’est-ce que j’ai ?
- Je me présente José, tu veux bien discuter ?
José est mince et bien grand. Il est trop filiforme pour moi, je l’aurai cassé en deux en tentant quoi que ce soit, du moins je m’en sens capable, là tout de suite.
- Non j’attends ma copine et je m’en vais, je m’excuse.
- D’accord, …, à une autre fois peut-être !
Allez numéro cinq est expédié ! Ouf je sature plein pot, j’en ai marre. Je finis mon whisky, je n’aime pas particulièrement ça, mais il a le mérite de se boire lentement et de faire comme un corps étranger en moi. Il faut que j’apprivoise son goût, décidément je suis finalement dans un drôle d’état d’esprit ce soir.
- J’attends aussi mon ami, nous pourrions attendre ensemble ?
Je lève mes yeux et je vois numéro six, j’ai bien compté c’est bien le sixième. Je décide de me lever, je m’approche de lui. Du haut de mes talons, j’ai mes yeux dans les siens. Je lui demande de s’assoir à ma place et je m’assois face à lui. J’ai entre temps pu le jauger. Ses épaules sont belles et larges, ses cuisses sont musclées, il est solide.
- Je suis numéro six et toi aussi, tu es ma sixième rencontre dans cette soirée bizarre.
- On a le même nom, six ! C’est un bon début !
- Je n’ai pas envie de moisir ici, je ne suis plus d’humeur à ce jeu de société ! Je suis décomposée !
- Je dois passer à mon atelier, rue Barraud, pour vernir deux tiroirs que j’ai fait pour le bureau d’un client, je dois les lui livrer demain, tu veux venir ?
- Tu es menuisier ?
- Oui.
- Tu as une perceuse verticale ?
- Oui !
- Je pourrais faire deux trous de diamètre dix ? C’est dans le socle de mon enrouleur bois pour papier cul Sophie Janière. Heu excuse-moi, cette soirée m’a énervée, je voulais dire papier toilette.
- Oui, tu pourras, apporte ton Janière, j’aime bien son travail, j’ai vu certaines de ses créations sur internet.
- Merci à toi, on va passer chez moi le chercher, je loge à quatre cent mètres à peine. Je prendrai du pain qui me reste, une boîte de pâté foie gras maison et une bouteille de rouge ! J’ai de l’appétit tout d’un coup, heu enfin c’est qu’il commence à se faire tard.
- Ça me convient bien ton casse-croute, j’aurai du Saint Nectaire à offrir dans ma remise.
Je me retourne pour voir Noémie, j’arrive enfin à capter son regard, de la main je lui fais au revoir. Elle a l’air étonnée, elle me répond aussi par un coucou de la main. A son geste las, je perçois sa déception à elle.
- On pourrait quand même faire les présentations six ?
- Non, six, on se présentera plus tard si jamais d’aventure on doit se retrouver face à face avec nos frusques sur les pieds !
Il sourit jusqu’aux oreilles de ma répartie, il me prend par la main. Et nous voilà en partance pour finir la soirée ensemble !
Six.
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