L'INCONNU DU PIC DU MIDI

Publié le 28 Mai 2014

Calée sur la file de gauche, tous feux allumés, La voiture fonçait sur l’autoroute. Le gyrophare bleu posé sur le toit faisait se serrer les véhicules les plus lents. Cela faisait deux heures qu’ils étaient partis de Cahors. Antoine Plantier leva un peu le pied en arrivant à l’entrée du péage et dirigea le véhicule sur une des files réservées au télépéage. Le nom de la gare le fit sourire. « Lestelle »…

Depuis quelques mois, il s’était rapproché d’Estelle Laforge, cette jeune femme qu’il avait connue dans des circonstances très particulières*. Habitués tous deux à leurs solitudes, ils avaient mis du temps à s’apprivoiser, plusieurs semaines durant lesquelles ils avaient longuement parlé, fait, chacun leur tour, des concessions. Aujourd’hui, ils filaient le parfait amour. Plantier passa le péage et accéléra à fond en pensant à Estelle. Il la revoyait, ce matin- là, s’habillant devant lui, une sorte de strip-tease inversé. Elle était si belle. Il sentit la chaleur l’envahir et eut un début…

- On est obligés de rouler aussi vite ?

Plantier masqua son trouble, comme il le put, et se tourna vers son adjoint.

- Tu oublies que nous sommes attendus à La Mongie.

- Oui, je sais. L’hélico…

- Je me trompe ou ça ne t’emballe pas plus que ça ?

- J’ai horreur de ces engins. Ils ne m’inspirent aucune confiance. Et toi ?

- J’ai volé lors d’un stage avec le G.I.G.N., c’est sympa, tu verras. Et puis le vol ne sera pas très long.

- Tu connais bien le coin ?

- J’y ai un peu crapahuté.

Le commissaire n’arrivait pas à chasser Estelle de ses pensées. Il alluma une cigarette et descendit sa vitre.

- Tu sais qu’il est interdit de fumer dans les voitures de service ?

- C’est MA voiture de service ! Tiens, prends-en une.

Maurel alluma sa cigarette.

- Ca à l’air d’aller, toi, depuis quelques temps. L’effet Estelle ? Tu as trouvé une fille bien.

- Une fille bien ? Estelle est un vrai diamant ! C’est…

Devant l’air triste de son adjoint, Plantier se tut.

- Pardon, David. Et toi, ton divorce ?

- Ca avance. On s’est enfin mis d’accord sur la garde de la petite. D’ailleurs, je voulais t’en parler. Il va falloir me libérer de mes astreintes, au moins un weekend sur deux.

- C’est moi qui fais les plannings du groupe, je te le rappelle. T’inquiète pas, je prendrai tes tours de garde.

- Mais, Estelle ? Elle ne dira rien ?

- Non. Elle sait que je l’aime, que j’apprécie tout ce que nous faisons ensembles. Mais elle sait aussi que je suis flic, 24 heures sur 24.

- OK. Merci Antoine.

- Pas de quoi.

La voiture quitta l’autoroute et prit la direction de Bagnères de Bigorre qu’elle traversa en trombe avant de remonter la vallée de l’Adour. Bientôt, elle prit la direction du col du Tourmalet. Plantier s’arrêta sur le grand parking, au pied de la gare du téléphérique. Les deux hommes descendirent de voiture et prirent leurs sacs. Près du poste de secours, un hélicoptère EC 135 de la gendarmerie stationnait. Plantier salua les gendarmes et les pilotes et se retourna vers son adjoint :

- Allez, David ! C’est parti pour ton baptême d’hélico !

L’hélicoptère décolla et prit la direction du col.

- Regardes, David. Regardes comme c’est beau !

- Oui, je vois

- Mais détends-toi un peu !

- Vais essayer. Finalement c’est pas mal.

Maurel esquissa un sourire, un peu crispé, tandis que le pilote faisait basculer l’engin sur la droite en direction du Pic du Midi. Moins de trois minutes plus tard, il se posait au Col de Sencours.

- Tu vois ces ruines, David ? Ce sont celles de la cabane de Nansouty, le fondateur du Pic du Midi. Il y est resté bloqué plusieurs jours, à cause d’une tempête.

- Brrrr ! Et tu veux que j’aime la montagne ?

Le jeune lieutenant éclata de rire.

Les deux policiers s’équipèrent et suivirent les gendarmes du P.G.H.M. en direction d’un névé sur lequel s’agitaient quelques silhouettes. Un homme en combinaison bleu pâle se retourna vers eux.

- Bonjour. Commissaire Plantier et voici mon adjoint, le lieutenant Maurel.

- Docteur Herbat, je suis le légiste de Tarbes.

- Qu’est-ce que nous avons ?

- Pas beau du tout. Venez voir.

Ils suivirent le médecin sur le névé. Sous le soleil du printemps, la neige se ramollissait un peu et ne glissait pas trop. Ils arrivèrent près du corps.

- Oh merde !

- Comme vous dites, commissaire.

L’homme gisait, en tenue de montagne. Il avait un piolet enfoncé dans le crâne, juste au milieu du front.

- Un accident ?

- Quasiment impossible! Je pratique la montagne, Commissaire, et je connais bien le coin. Cette voie est facile, même l’hiver. Même en cas de chute, il faut vraiment jouer de malchance pour retomber sur son piolet avec autant de force. Non, il y a eu une lutte, j’en suis certain. D’autant plus que notre homme a perdu ses gants et a des hématomes sur les mains.

- Je vois. Vous pensez qu’il est là depuis longtemps ?

- Au moins plusieurs semaines, peut être plusieurs mois. La scientifique a fait des relevés de nivologie. Je pourrai peut-être vous en dire plus dès que j’aurai leurs conclusions. On peut le descendre ?

- Oui, bien sûr. Ah ! Il avait des papiers sur lui ?

- Non, rien. Et nous n’avons pas trouvé de sac.

- Etonnant pour quelqu’un qui parait être un montagnard chevronné.

- Oui. Très étonnant. C’est assez calme, en ce moment. Je vais me mettre tout de suite à son autopsie.

- Merci Docteur. Voilà mon numéro. Appelez-moi dès que vous avez du nouveau.

- Où logez-vous ?

- J’ai une bonne adresse, à Campan.

Plantier et Maurel redescendirent vers l’hélicoptère. Du coin de l’œil, le commissaire observait son adjoint.

- On descend à pied ?

- Quoi ?

Plantier montra l’EC 135 bleu et blanc en souriant.

- Je vois bien que tu n’as pas très envie de remonter là-dedans. Allez ! Une bonne heure et demie de marche ne nous fera pas de mal.

Marchant d’un bon pas, les deux hommes s’engagèrent sur l’ancienne route à péage, surplombant le lac d’Oncet et la vallée de Barrèges. Il descendirent jusqu’au col du Tourmalet puis vers La Mongie, coupant les lacets pour aller plus vite. Plantier montrait les sommets encore enneigés à son adjoint, les nommant un à un.

- Tu connais bien le coin, on dirait. Tu viens souvent en randonnée par ici ?

- En fait, je venais en vacances ici avec mes parents. J’ai fait tous ces sommets avec mon père et mon oncle.

- Je vois. Je comprends pourquoi tu disais connaitre un bon hôtel dans le coin.

Les deux hommes arrivèrent à leur voiture.

- Ce n’est pas vraiment un hôtel. Mais tu verras, c’est encore mieux.

L’hélicoptère vint se poser et deux gendarmes en descendirent. L’engin redécolla et bifurqua vers la vallée, en direction de Tarbes. Plantier soupira. Depuis qu’on lui avait demandé de monter son équipe chargée des affaires « spéciales », c’était la première enquête. Et elle s’annonçait plutôt compliquée.

Un sourire sur les lèvres, Estelle Laforge coupa sa connexion internet. Dans la matinée, Antoine l’avait prévenue qu’il partait en mission dans les Pyrénées, pour plusieurs jours, et qu’il serait absent pour le weekend. Déçue de voir ses projets tomber à l’eau, elle avait fini par avoir une idée, un peu folle, comme le sont, souvent, celles des amoureux. Bien sûr, Antoine travaillerait, bien sûr il ne serait pas disponible tout le temps, mais, au moins, elle serait avec lui. Et puis, ils passeraient leurs nuits ensembles. La jeune femme prit son portable puis se ravisa. Son commissaire, son Antoine, aurait une belle surprise vendredi…

Elle éteignit son ordinateur et quitta son bureau.

Elle arrêta le réveil et alluma la lumière. Elle soupira en regardant la place vide dans le lit. Sans bruit, elle se leva, prit sa douche et s’habilla avant de descendre. Elle prépara son petit déjeuner et s’assit à la table de la cuisine, fixant le vide devant elle.

- Ca fait trois mois aujourd’hui. Trois mois que tu es parti. Tu pourrais quand même me donner des nouvelles. Dis, tu m’écoutes quand je te parle ?

Elle se tut et se ressaisit. « Je deviens folle », pensa-t-elle. Cela faisait trois mois que son mari avait disparu. Depuis, elle n’avait plus aucune nouvelle. Personne ne l’avait vu depuis ce jour-là, pas même les deux amis avec qui il devait partir. On n’avait même pas retrouvé sa voiture. Elle avait signalé sa disparition à la police mais cela n’avait rien donné. L’inspecteur qui l’avait reçue avait même supposé qu’il l’avait abandonnée pour refaire sa vie. C’était fréquent, lui avait-il dit avec un petit sourire ironique.

Elle n’avait pas eu la vie facile avant de rencontrer son mari, elle avait même connu de grosses galères et les journées de « manche » sur un coin de trottoir avant les nuits sous un pont ou un porche. C’est grâce à une association qu’elle avait pu être embauchée chez lui. Après, ils s’étaient aimés et mariés. Alors, quand il avait disparu, elle avait fait face. Elle avait organisé sa vie, celle des enfants et repris les rênes de l’entreprise, une menuiserie qui fabriquait des portes et des fenêtres.

Elle entendit une voiture s’arrêter dans la cour. Le cœur battant, elle regarda par la fenêtre. Ce n’était que sa belle- sœur qui arrivait.

- Bonjour Lucie.

- Bonjour Charlotte. Comment vas-tu ce matin ?

- Comme d’habitude. C’est très dur, tu sais.

- Je sais. Et j’admire ton courage. Les enfants vont bien ?

- Yohan toussait un peu hier soir, mais, apparemment, c’est passé.

- Je vais sur veiller ça de près.

- Marine part en classe verte aujourd’hui, pour deux jours. Ses affaires sont prêtes. Il faut que je file.

- Oui. Bonne journée.

Charlotte prit sa voiture et partit en direction de l’usine. Elle vérifia sa tenue. Ce matin, elle recevait un promoteur, un gros client. Elle se gara dans la cour, passa rapidement à son bureau puis descendit, comme tous les matins, dans l’atelier. C’était sa façon à elle de montrer qu’il y avait encore un patron dans l’entreprise et de se sentir proche de ses employés. Ils l’avaient soutenue et lui avaient fait confiance, elle leur devait bien ça.

Plantier se gara dans la cour d’une maison, en plein centre de Campan. Une vieille femme sortit.

- Bonjour Messieurs.

- Bonjour Madame Gaye.

La vieille dame regarda fixement le commissaire.

- Vous ne me reconnaissez pas ? Je suis Antoine. Antoine Plantier. Je venais en vacances chez vous avec mes parents.

- Oh, mon Dieu, Antoine ! C’est que tu as changé, mon petit. Tu es en voyage ?

- Non, je suis ici pour le travail. Je suis commissaire de police et voici David Maurel, mon adjoint.

- En tout cas, c’est gentil de venir me voir…

- C’est plutôt que j’avais pensé…

- Dormir ici ? Mais je ne fais plus ça depuis longtemps !

Devant l’air dépité de Plantier, la vieille dame eut un sourire.

- Mais j’ai encore mes chambres. Il vous faudra faire vos lits, je n’ai plus ma force d’il y a vingt ans.

Les deux hommes s’installèrent dans leurs chambres. La vieille dame leur expliqua comment se débrouiller pour le petit déjeuner.

- L’auberge des Trois Pics existe toujours ?

- Bien sûr. Et c’est toujours Germaine qui la tient.

Plantier eut un sourire et se tourna vers son adjoint.

- Ce soir, je t’emmène chez Germaine !

- Germaine ?

- Tu vas déguster la meilleure garbure de la région ! En route !

Quelques minutes plus tard, ils se garaient à Payolle, devant l’auberge. Le soleil éclairait encore les sommets.

- L’Arbizon et le Montfaucon. Faudra que je t’y emmène Maurel. C’est une belle balade.

- Je me méfie un peu de tes belles balades…

Ils s’installèrent dans l’auberge et passèrent commande.

- Qu’est-ce qui s’est passé là-haut, d’après toi ?

- A toi de me le dire, Maurel.

- Une dispute entre montagnards qui a mal tourné ? Peut-être pour une femme ?

- D’accord pour la dispute. Mais ce n’est peut- être pas aussi simple que ça. Je veux dire pour la raison…

- Ce serait bien, un peu de simplicité.

- Je te rappelle qu’on ne nous confie que les affaires tordues. Tu sais combien il existe de motifs d’assassiner un homme ?

- Beaucoup ! On procède comment ?

- D’abord, il nous faut découvrir qui est cet homme. J’espère bien que le légiste nous dira depuis combien de temps il était là-haut, ça nous aidera. Je passerai le voir demain. Toi, tu iras au commissariat de Tarbes. Il faut qu’on sache si des disparitions ont été signalées dans le coin. Et tu mettras aussi notre petit génie de l’informatique sur le coup.

- On sera rapidement fixés. Tu sais à quoi me fait penser ce meurtre ?

- Non.

- A ce film avec Sharon Stone, Basic instinct.

- Ne rêve pas ! Et puis, c’est moi qui conduirai les interrogatoires !

Ils éclatèrent de rire, dégustèrent leur garbure et les succulentes croustades aux myrtilles, discutant longuement en savourant un vin de Madiran. Maurel avait besoin de se confier, de parler de son divorce, de sa femme, de sa fille. Puis ils redescendirent vers Campan.

Plantier eut du mal à trouver le sommeil. Il pensait à cet homme. Il semblait avoir tout juste quarante ans et devait sûrement avoir une famille, des enfants. Une chose était certaine, il n’était pas monté seul vers le Pic du Midi. Certes, la voie était facile mais la zone, en hiver, était très avalancheuse et donc dangereuse. Un montagnard aguerri et prudent ne serait jamais parti… Le commissaire eut soudain une idée. Il la prit en note sur son portable. Demain, il lui faudrait poser quelques questions aux gendarmes et utiliser leur hélicoptère.

Il finit par s’endormir, en pensant à Estelle…

Charlotte raccompagna ses visiteurs sur le parking et les regarda s’éloigner. Elle alluma une cigarette. Elle était épuisée. La discussion avec ce client avait été particulièrement longue et rude. Elle avait dû faire des concessions, baisser les prix en diminuant ses marges. Le jeu en valait la chandelle, elle se rattraperait sur les quantités. Un petit sourire se dessina sur ses lèvres. Le contrat était signé. Une dizaine de résidences à équiper en fenêtres et en baies vitrées. Voilà qui allait assurer du travail pour de longs mois et faire rentrer de l’argent dans les caisses de l’entreprise. Elle s’était bien débrouillée. Il aurait été fier d’elle.

Le regard de la jeune femme se brouilla. Elle essuya ses larmes. Elle n’arrivait pas à admettre qu’il ne reviendrait plus, qu’il était peut-être mort. Les mots de l’inspecteur de police lui revinrent. Non. Il ne pouvait pas être parti pour une autre. Ils s’aimaient trop pour ça. Ils avaient deux beaux enfants, leur entreprise marchait bien. Elle, la jeune fille partie de chez elle à seize ans, elle qui avait galéré sur les trottoirs, avait vécu avec lui un vrai conte de fées, un rêve.

Un rêve qui avait tourné au cauchemar, trois mois plus tôt. Quand il n’était pas rentré.

Elle avait fait face, courageusement. Elle avait affronté les questions des enfants, celles de ses proches. Elle avait tremblé à chaque sonnerie du téléphone, espéré, chaque nuit, l’entendre rentrer. Elle avait fait semblant d’ignorer les regards entendus et suspicieux, les messes basses. Une semaine après sa « disparition », elle avait réuni le personnel et leur avait annoncé qu’elle allait diriger l’entreprise, jusqu’au retour de son mari. Tous, sans exception, étaient venus vers elle et l’avaient assuré de leur soutien. Elle avait tout organisé. La société tournait comme une horloge et, désormais, les carnets de commandes étaient pleins. Son téléphone sonna. Elle éteignit sa cigarette.

- Oui, Lucie.

- Ca va ? Tout s’est bien passé avec ton client ?

- Oui, nous avons le contrat.

- Parfait ! C’est une excellente nouvelle. L’école vient de m’appeler. Yohan est malade. Ne t’en fais pas, je gère. Je te rappellerai quand j’aurai vu le médecin.

- D’accord. Lucie ?

- Oui

- Merci de tout ce que tu fais pour moi.

- De rien. Tu sais, Dans notre famille, on ne laisse pas tomber les autres.

Charlotte raccrocha. Ce que venait de dire sa belle-sœur la réconfortait. Non, il n’avait pas pu les abandonner, elle et les enfants. Il allait revenir.

Antoine Plantier gara la voiture devant le commissariat de Tarbes. Lui et Maurel se présentèrent au planton qui les guida vers le bureau du commissaire.

- Bonjour, Plantier. Je vous attendais… Depuis hier.

- Nous sommes allés là-haut, dès notre arrivée. J’aurais dû vous prévenir.

- Ce n’est pas grave. J’ai fait mettre un bureau à votre disposition et, bien entendu, mes hommes vous apporteront toute l’aide nécessaire.

- Merci. Maurel verra ça avec eux. Je vais vous laisser. Je dois passer à la morgue et j’ai rendez-vous avec le chef du P.G.H.M. David, viens me chercher à La Mongie, disons, vers 15 heures.

- Ok, Antoine.

Le commissaire raccompagna Plantier jusque sur le perron.

- Le S.R.P.J est si surchargé que ça, pour qu’on nous envoie des flics de Cahors ?

- Disons que nous ne sommes pas de flics comme les autres.

- Je vois. J’ai entendu parler de cette unité spéciale…

- J’en suis le responsable. A plus tard.

L’institut médico-légal se trouvait dans l’hôpital. Plantier se fit connaitre et se dirigea vers les salles d’autopsie.

- Bonjour Docteur.

- Bonjour Commissaire. Bien reposé ?

- Oui. Et puis, retrouver une partie de son enfance fait toujours du bien. Vous avez du nouveau ?

- La mort est bien évidemment due au coup de piolet. Le coup a été porté de haut en bas, donc par un homme aussi grand que notre victime. Vous ne savez toujours pas qui il est ?

- Mon adjoint y travaille. Autre chose ?

- Notre homme a séjourné dans la neige pendant au moins trois mois. Dans un sens, c’est une chance. Son corps a été préservé. Je peux vous confirmer qu’il s’est battu. Il a des hématomes sur les mains et sur le torse.

- J’ai une question Docteur. Et vous allez me dire si je me trompe. Si cet homme a été tué et ensuite recouvert par la neige, nous aurions dû trouver des traces de sang plus ou moins nettes autour de lui, n’est-ce pas ?

- Vous avez raison.

- Or je ne n’en ai pas vu, hier après-midi. Donc…

- Donc, il n’a pas été tué là où nous l’avons trouvé ! Le corps a sûrement glissé dans une avalanche. Voilà qui nous complique la tâche. Enfin, surtout la vôtre.

- J’ai ma petite idée. Je vais essayer de trouver l’identité de cet homme, le plus vite possible.

Plantier regagna sa voiture. Il appela son adjoint, lui donna quelques consignes, puis se dirigea vers l’aérodrome de Laloubère. Le lieutenant commandant le P.G.H.M. l’attendait près de l’hélicoptère.

- Vous pouvez m’expliquer ce que vous cherchez, Commissaire ? J’ai peur de n’avoir pas bien saisi le sens de votre appel.

- C’est simple. Le corps de la victime a glissé, sûrement de plusieurs mètres. Je veux survoler la zone, voir les traces d’avalanches…

- Je comprends mieux. Allons-y.

L’hélicoptère décolla. Assis près du pilote, Plantier regardait défiler les sommets. Ils passèrent au- dessus du lac Bleu, puis, après le col de Laquets, l’engin fit un large virage et vint se positionner au- dessus de la pente Sud du Pic du Midi. Plantier l’observa longuement puis prit ses jumelles. Il remonta les traces des coulées depuis le point où le corps avait été découvert. L’une d’elles attira son attention. Il la montra au pilote.

- Vous pouvez nous déposer sur ce point-là, juste au bout de l’arête ?

- Impossible ! La neige est trop instable. Je peux vous laisser à Sencours et vous devrez finir à pied.

Plantier se retourna vers le lieutenant qui acquiesça. Le pilote fit plonger l’hélico vers le col et se posa. Le gendarme et le policier s’équipèrent. A l’entrée du névé, ils chaussèrent leurs crampons et commencèrent l’ascension. Leur progression fut lente. La neige, gelée en surface, cédait sous leur poids. Ils mirent près d’une heure à arriver sous l’arête.

- Et maintenant commissaire ?

- Cherchons ! Des traces ! Peut-être les gants ou le sac de notre victime… Otons nos crampons pour mieux sentir la neige.

Les deux hommes s’encordèrent et s’éloignèrent l’un de l’autre, marchant précautionneusement, évaluant, à chaque pas, la résistance de la neige sous leurs pieds. Le lieutenant vit soudain Plantier s’agenouiller et creuser. Il s’approcha lentement.

- Regardez, Lieutenant !

Le commissaire avait dégagé ce qui ressemblait à un sac. Il le sortit de sa gangue de neige et l’ouvrit. Le sac ne contenait aucun papier. Rien qui aurait pu renseigner les deux hommes sur l’identité de la victime. Ils redescendirent vers l’hélicoptère. Quelques minutes plus tard, celui-ci se posa près du poste de secours de La Mongie. Plantier en descendit, salua les deux gendarmes. L’engin repartit. Le commissaire s’installa sur un banc et entreprit de fouiller le sac à dos. Il ne trouva rien d’autre que les affaires d’un montagnard. Il nota que les crampons à glace n’étaient pas sur le sac et se souvint que l’homme ne les portait pas quand on l’avait découvert. Si les bâtons avaient pu être emportés, les crampons, eux, auraient dû être là. L’inconnu avait donc été en partie dépouillé par son agresseur.

En attendant son adjoint, Plantier se perdit dans ses pensées. Depuis quelques mois, depuis sa rencontre avec Estelle, sa vie avait radicalement changé. La jeune femme, l’amour qu’il avait pour elle, lui avaient fait chasser quelques vieux démons. Ils avaient décidé de ne pas vivre ensemble, de se laisser des moments pour cultiver leurs jardins secrets mais ils se voyaient le plus souvent possible. Et puis, il y avait son métier. Un métier qu’il aimait profondément malgré sa difficulté et sa dureté. Ils en avaient longuement discuté tous les deux. Elle avait fini par comprendre, par admettre que l’homme qu’elle aimait devait être disponible aussi pour les autres. Les moments qu’ils partageaient n’en étaient que plus forts et plus intenses. Le commissaire sortit son portable. A cet instant, il n’était plus le policier émérite à qui ses supérieurs confiaient les affaires difficiles. Il était redevenu un adolescent, souriant à la photo de celle qu’il aimait.

Un coup de klaxon le fit sortir de son rêve. Maurel se gara et le rejoignit près du poste de secours.

- Du nouveau Antoine ?

- Oui. Nous avons retrouvé le sac à dos de la victime. J’avais vu juste. Il a été assassiné près du sommet, il y a trois mois. Son meurtrier savait pertinemment qu’on ne le retrouverait pas avant longtemps. Ce qu’il ignorait, c’est que la neige et le froid conserveraient aussi bien le corps. Et toi ? Tu as avancé ?

- Oui. Un certain Vincent Labassère, un entrepreneur de Montgaillard, a disparu il y a trois mois. C’est sa femme qui l’a signalé. Et, tiens-toi bien, il devait, ce jour-là, faire une sortie en montagne avec deux de ses amis. Amis qui ont déclaré ne pas l’avoir vu.

- Maurel, tu es génial !

- Ce n’est pas tout. Notre ami informaticien a vérifié les comptes personnels et ceux de l’entreprise de Labassère. Il y a des choses bizarres sur celui de la boite, des mouvements de fonds plutôt curieux.

- Expliques !

- Il y a eu des virements vers des comptes à l’étranger ces derniers mois. L’équipe planche là-dessus. On devrait en savoir plus dans la soirée.

- Sauf que nous n’aurons pas accès à internet.

- Tu oublies que mon ordinateur est connecté via un satellite…

- Tu as réponse à tout, David. Tu ferais un bon chef de groupe. J’y penserai… Quand je prendrai ma retraite !

Ils éclatèrent de rire et montèrent en voiture.

- On fait quoi, maintenant ?

- Nous irons voir Madame Labassère demain. Pour le moment, nous allons faire un petit tour chez les guides de haute montagne. J’ai besoin de quelques précisions.

Plantier démarra et s’engagea dans la descente.

- Au fait, merci.

- De quoi ?

- De m’avoir épargné un autre tour en hélico.

- Chacun son job. Toi, tu creuses, moi, je vole.

Ils s’arrêtèrent au bureau des guides de Campan. Plantier se fit remettre les données météo des jours entourant la disparition de Vincent Labassère. Il les étudia longuement, posa plusieurs questions aux guides.

- Tu me donnes quelques indices, là ? Je pige pas.

- On voit que tu n’es pas un montagnard, David. Voilà. Avant de partir pour une course, il est indispensable de connaitre la météo. Le jour où notre homme est monté là- haut, elle prévoyait des chutes de neige dans l’après-midi et les deux jours suivants. Il avait juste le temps d’un aller- retour, à condition de partir avant le lever du jour. Celui ou ceux qui l’ont tué devaient aussi le savoir. Et connaitre suffisamment bien le parcours pour rentrer sous la neige.

- Tu penses à ses amis ?

- A eux ou à une autre personne.

- ???

- Imagine un instant que ces amis n’aient pas menti. Qu’une autre personne ait pu le forcer à monter jusqu’au Pic pour l’assassiner.

- Il faudrait être sacrément tordu !

- Un meurtre maquillé en accident de montagne. On en a vu de pires…

Les deux policiers sortirent du bureau.

- Quelque chose te chiffonne, Antoine ?

- En plus de ses papiers et de son argent, on a dérobé les crampons à glace de Labassère et, peut-être, ses bâtons de montagne. Mais on a laissé son sac et ses vêtements qui sont pourtant très chers. Or, d’après le légiste, le tueur devait avoir la même corpulence que sa victime… Ce n’est pas très logique.

- Pas vraiment.

Ils rentrèrent chez leur logeuse. La vieille dame leur prépara un repas. Ils étaient en train de discuter avec elle lorsque le téléphone de Maurel émit un bip.

- Viens voir ! Les gars ont fini le boulot. Ils nous envoient le dossier.

Maurel alluma son ordinateur et le connecta à internet avant d’ouvrir sa boite mail. Les deux hommes passèrent le reste de la soirée à étudier le dossier. Depuis deux ans, des virements avaient été effectués depuis le compte de l’entreprise vers des banques en Suisse, au Luxembourg et un fond d’investissement espagnol. Et les virements s’étaient rapprochés dans les trois derniers mois.

- Tu crois que Labassère mettait de l’argent à gauche pour que sa boite paye moins d’impôts ?

- C’est possible. Mais je vois mal un contrôleur du fisc assassiner quelqu’un pour ça. Ils sont vaches mais pas à ce point. Par contre, un comptable véreux…

- Ouais. Il est tard, non ?

- Allons nous coucher. Demain, la journée va être rude. Nous commencerons par voir Madame Labassère. Il faudra l’emmener à la morgue et, s’il s’agit de son mari, ça risque de ne pas être simple. Ensuite, nous irons rendre une petite visite à son comptable. J’ai hâte d’entendre ses explications sur ces virements.

- Bonne nuit, chef !

- Fayot !

Charlotte était dans son bureau. Elle vit la voiture noire s’arrêter dans la cour. Lorsqu’elle aperçut le gyrophare posé sur le tableau de bord, son cœur se mit à cogner de toutes ses forces. Les deux hommes sortirent de la voiture. Moins d’une minute plus tard, la secrétaire frappa à la porte du bureau.

- Il y a deux Messieurs qui veulent vous parler, Charlotte.

- Bonjour, Madame Labassère. Je suis le commissaire Plantier et voici le lieutenant Maurel.

- Bonjour. Vous… Vous avez des nouvelles de Vincent ?

Les deux hommes échangèrent un regard.

- Je pense que vous devriez vous asseoir, Madame.

La jeune femme s’assit en tremblant.

- Voilà. Vous avez déclaré la disparition de votre mari il y a trois mois, c’est bien ça ?

- Oui. Mais, dites-moi… Je vous en prie.

- Un randonneur à découvert un corps près du Pic du Midi, il y a deux jours. Il est possible que ce soit celui de votre mari.

- Possible ?

- Il n’y avait aucun papier sur le corps. Aussi, je vous demanderais de nous accompagner à l’institut médico-légal.

La jeune femme tremblait de tous ses membres. Vincent, son Vincent était donc mort. Tout ce à quoi elle s’était raccrochée, tous ses espoirs s’écroulaient. Les enfants. Comment leur dire ça ? Elle lutta un long moment pour ne pas fondre en larmes. Elle finit par se ressaisir, inspira profondément et se leva.

- Je vous suis, Messieurs.

Elle n’ajouta rien de plus jusqu’à Tarbes. Plantier la surveillait, du coin de l’œil, dans son rétroviseur. Il la trouvait incroyablement forte. Il reçut un appel juste avant d’entrer dans la salle. Il fit signe à son adjoint d’accompagner la jeune femme et, tout en répondant à son supérieur, l’observa à travers la vitre. Le légiste avait fait tout son possible pour masquer le trou béant dans le front de la victime et les effets du froid. Charlotte Labassère vacilla puis elle hurla avant de fondre en larmes dans les bras de Maurel. Le médecin recouvrit le corps et le rangea dans un casier. Soutenue par le policier, la jeune femme sortit de la salle et s’effondra sur une chaise. Plantier s’assit à côté d’elle. Il la laissa se calmer.

- C’est bien mon mari, Commissaire. C’est bien Vincent.

- Madame, je…

- Que s’est-il passé ? Un accident ?

- J’ai bien peur que non, Madame.

La jeune femme le regarda, hébétée.

- On l’a tué ? Mais pourquoi ? Qui ?

- C’est ce que nous essayons de trouver. Et nous trouverons. Puis-je poursuivre ?

- Oui.

- Vous avez déclaré que, le jour de sa disparition, votre mari devait partir en montagne avec deux amis. Qui étaient-ils ?

- Deux de ses amis d’enfance, Dominique Labat et Michel Landrose. Ils étaient inséparables, partenaires en montagne et dans la vie, jusque dans le travail.

- Comment ça ?

- Dominique possède une scierie, il nous fournit en bois. Un peu moins depuis que nous sommes passés à l’aluminium et au P.V.C. Quant à Michel, c’est notre comptable.

Les deux policiers échangèrent un regard.

- Maurel, demande une voiture. On va vous faire raccompagner chez vous, Madame Labassère. Ca va aller ? Vous avez quelqu’un qui puisse rester près de vous ?

- Oui. J’ai ma belle- famille. Je peux compter sur eux.

Une voiture de police arriva quelques minutes plus tard. Maurel et Plantier attendirent qu’elle soit repartie.

- Tu penses à la même chose que moi ?

- Un coup des deux associés ? Ca m’en a tout l’air. C’est une piste, en tout cas. Commençons par le comptable. Je crois que Monsieur Landrose va avoir beaucoup de choses à nous raconter.

Ils montèrent en voiture. Un quart d’heure plus tard, ils se garaient devant l’immeuble qui abritait le cabinet d’expertise comptable. La réceptionniste les conduisit dans le bureau de l’associé de Michel Landrose. Non. Son collègue n’était pas là. Il avait dû s’absenter, une semaine plus tôt, pour des raisons familiales. Depuis, il était injoignable. L’homme refusa de leur donner l’accès au bureau de Landrose. Plantier sortit furieux de l’immeuble.

- Putain de secret professionnel ! Je t’en foutrais…

Son téléphone émit un bip. Il lut le sms et se calma, instantanément.

- En voiture, Maurel !

- Où va-t-on ?

- Toi, au commissariat. Tu lances un avis de recherche pour Landrose et tu appelles un juge. Je veux un mandat pour perquisitionner ce bureau lundi matin !

- Et toi ?

- Moi ? Je vais à la gare.

- Quoi ?

- Estelle nous rejoint pour le weekend !

Le commissaire déposa son adjoint devant le commissariat et se rendit à la gare. Le train avait du retard. Lorsqu’il arriva, Plantier chercha Estelle du regard. Il finit par l’apercevoir au milieu des étudiants qui rentraient de Toulouse et des militaires qui partaient en permission.

- Antoine !

Il l’embrassa longuement.

- Tu es folle ! Tu vas me faire éclater le cœur avec tes surprises !

Elle se renfrogna, un peu.

- Je plaisante. Je suis très heureux que tu sois là. Mais, tu sais, je vais avoir du travail.
- Je sais. J’irai me balader en vous attendant. Et je raconterai aux moutons et aux vaches que mon amoureux est un policier qui traque les ours tueurs de brebis.

Ils éclatèrent de rire.

- Ou logez-vous ? A l’hôtel ?

Il réalisa, soudain, qu’ils ne s’étaient pas appelés depuis son départ précipité de Cahors.

- Non. Nous avons nos chambres chez Madame Gaye, à Campan, un village, plus haut, dans la vallée de l’Adour.

- AH ! AH ! Je vois que Monsieur Antoine connait de bonnes adresses. Elle est jolie Madame Gaye ?

- Pour une femme de son âge… Oui. Cela fait trente ans que je la connais. Nous logions chez elle quand je venais avec mes parents. Donne-moi ton sac.

Ils prirent la voiture.

- On passe chercher David et on file dans la montagne !

Ils récupérèrent Maurel et rejoignirent Campan. La vieille dame sortit dans la cour en entendant la voiture.

- Madame Gaye, je vous présente Estelle, ma compagne.

Les deux femmes s’embrassèrent. Au moment d’entrer, la vieille dame retint Antoine.

- Elle est bien jolie, ton Estelle.

Il sourit. Le repas fut très gai. Maurel raconta son premier et dernier vol en hélicoptère, plantier évoqua quelques courses en montagne. Lorsqu’ils eurent fini de ranger, les deux hommes sortirent discuter et faire le bilan de leur journée.

- Il était comment Antoine, quand il était gamin ?

La vieille dame eut un sourire et cligna de l’œil.

- Je crois qu’il vaut mieux nous asseoir, ma petite…

Il était déjà bien tard lorsqu’ils regagnèrent leurs chambres. Plantier, à peine déshabillé, se jeta sur le lit. Estelle vint se blottir contre lui.

- Tu m’as manqué.

- Toi aussi ma chérie.

- Tu as l’air fatigué.

- Ben, tu sais, je suis pas vraiment en vacances ici.

Elle passa sa main sur sa poitrine.

- Fatigué et tendu.

Il voulut la retenir quand elle plongea vers son bas ventre mais quand il sentit ses lèvres… Ils firent l’amour longtemps, presque sauvagement. Comme si c’était la première fois. Ils crièrent ensembles, une longue et folle complainte. Essoufflés, ils s’allongèrent. La jeune femme eut un petit sourire ironique.

- Je crois que te voilà détendu

- Oui. Mais je suis encore plus fatigué.

Ils rirent puis il l’embrassa. En éteignant la lumière.

Le lendemain, Plantier se leva sans bruit et quitta la chambre. Maurel le rejoignit quelques minutes plus tard.

- Bien dormi, David ?

- J’ai eu un peu de mal à trouver le sommeil mais après, oui.

Plantier se sentit rougir.

- Désolé. J’espère que ça n’a pas été trop long.

- Le temps de compter quelques centaines de moutons. Que fait-on aujourd’hui ?

- On va aller chez ce Dominique Labat.

Ils partirent quelques minutes plus tard. La scierie était sur la route de Lourdes. Labat était en train de débiter des piquets. Entre le vacarme de la machine et son casque anti-bruit, il n’entendit pas arriver les policiers. Plantier l’observa avec attention. Il avait la même corpulence que la victime, grand, athlétique. L’homme se retourna et les aperçut. Il arrêta la scie. Les deux policiers se présentèrent.

- Nous avons retrouvé votre ami, Vincent Labassère.

- Ce grigou a fini par rentrer ?

- Il est mort.

- Mince ! Je croyais qu’il était parti avec une autre fille. Vous savez, c’était le tombeur de la bande.

- On l’a assassiné. Et, ce qui est plus étrange, c’est qu’on l’a tué en montagne.

- Alors ça ! Vous l’avez trouvé où ?

- Près du Pic du midi.

- C’est là qu’on devait aller le jour où il a disparu.

- Quelles étaient vos relations avec lui ?

- Quelle question ! Nous nous connaissions depuis l’école maternelle. Nous avons joué au rugby, parcouru ces montagnes, nous étions de vrais amis. Et puis j’étais son fournisseur de bois, pour son usine.

- Mais, il vous en commandait moins depuis quelques années.

- C’est la vie. Je me suis recyclé

- En fabriquant des piquets de clôture pour les enclos à moutons.

- Par exemple. Vous voulez voir mon carnet de commandes et ma comptabilité ?

- J’aimerais bien. Vous donnerez tout ça à mon adjoint.

Maurel intervint à son tour.

- Et votre ami, Michel Landrose ? Vous avez eu de ses nouvelles récemment ?

- Non. Vous savez, la disparition de Vincent nous a mis un coup. On se voyait moins.

Les deux policiers prirent congé après avoir récupéré les documents qu’ils souhaitaient. Labat remit sa machine en route.

- Qu’est- ce que tu en penses, Maurel ?

- Soit ce type est complètement insensible, soit c’est un sacré comédien.

- C’est aussi ce que je crois. On va aller au commissariat, éplucher sa comptabilité. Appelles nos amis et dis-leur de mettre ce Labat sur écoute. Il y a autre chose qui me parait bizarre.

- Quoi donc ?

- Des amis, qui se connaissent depuis leur plus tendre enfance, qui se disent soudés et qui se lâchent quand ils ont un coup dur, ça ne te parait pas étonnant ?

Les deux hommes passèrent le reste de la journée à éplucher la comptabilité de la scierie, ne trouvant rien d’irrégulier. En fin d’après-midi, un agent vint leur apporter le mandat de perquisition délivré par le juge.

- Allez, Maurel ! Ca suffit pour aujourd’hui. Demain, repos. Nous irons perquisitionner chez le comptable lundi matin. Je vais prévenir le commissaire.

- Ca me va. Je suis crevé. Le grand air, sans doute…

Ils regagnèrent Campan. Ils trouvèrent Estelle et la vieille dame affairées devant la cheminée.

- Ah ! Antoine. Laurence est en train de me montrer comment faire un gâteau à la broche.

- Laurence ? Tu l’appelles par son prénom ? Moi, je n’ai jamais eu le droit. Tu as passé une bonne journée ?

- Oui. J’ai fait une longue promenade sur le Sarrat. Cette vallée est magnifique. Et toi ?

- Nous n’avons pas beaucoup avancé. On verra la suite Lundi. A quelle heure part ton train, demain ?

- 19h 30, pourquoi ?

- Demain, je vous emmène faire une balade en montagne. Un petit sommet sympa.

- Méfies-toi, Estelle. Un truc sympa, pour Antoine, c’est huit heures de rando…

- Non, pas cette fois-ci, David.

La soirée fut gaie. Plantier avait besoin de décompresser. Il se détendit même si, de temps en temps, il se perdait dans ses pensées, cherchant à faire le lien entre les protagonistes de l’affaire. Quelque chose lui échappait…

Ils montèrent se coucher. Estelle promenait ses mains sur le corps de son amant. Il se racla la gorge puis se mit à rire.

- Je peux savoir ce qui t’amuse à ce point ? Je te chatouille ?

- Non. Enfin, si, un peu. Je pense à David. Nous l’avons empêché de dormir hier soir…

Elle sourit puis se mit à embrasser le torse d’Antoine, descendant doucement vers son ventre…

Ils partirent en début de matinée. Plantier remonta la vallée.

- Vous voyez ce gros dôme, en face de nous ? C’est le Plo Del Nau. C’est là que je vous emmène.

- Tu n’avais pas parlé d’une rando sympa ?

- Du calme David.

Plantier arrêta la voiture au col d’Aspin. Ils prirent leurs sacs et s’engagèrent sur le sentier. Après quelques détours ; celui-ci se mit à suivre la crête, en pente douce. Au bout d’une heure et demie de marche, ils arrivèrent au sommet. La vallée s’étendait à leurs pieds, cernée par les sommets de l’Arbizon, du Signal de Bassia, les crêtes de la Bèque et du Houillassat. En face d’eux, le Pic du Midi brillait sous le soleil. Estelle vint se caler entre les genoux d’Antoine.

- Dis-donc, coquin !

- C’est de ta faute ! Tu n’as qu’à pas être aussi jolie !

- Il parait que tu étais un sacré garnement…

- Je vois que Madame Gaye t’a parlé de moi. Oui, j’étais un gamin très turbulent.

Ils passèrent un long moment sur le sommet. Plantier ramena la jeune femme à la gare en début de soirée.

- Quand rentres-tu ?

- Bientôt, je l’espère. Je t’aime, Estelle.

- Je t’aime Antoine.

Plantier dirigea la perquisition du cabinet comptable le lendemain matin. Les policiers saisirent des quantités de documents et l’ordinateur de Michel Landrose. En début d’après-midi, le reste de l’ »équipe » arriva. Le commissaire répartit les tâches. Le long travail de vérification commença.

Charlotte repoussa le dossier sur son bureau. Elle avait donné congé à ses employés, laissé les enfants à leurs grands- parents et était venue travailler, juste pour ne pas rester chez elle.

Elle avait préparé le planning pour les mois suivants. Ce nouveau contrat allait obliger l’entreprise à tourner à plein régime pendant plusieurs semaines. Elle s’inquiétait pour son fils. Le médecin avait parlé d’un début de bronchite mais le garçonnet ne cessait de tousser.

Elle se mit à penser à Vincent. Même si elle avait toujours envisagé cette éventualité, l’annonce de sa mort l’avait bouleversée. Elle n’arrivait pas à combler le vide, ce trou béant dans sa vie. Depuis quatre nuits, elle fuyait son lit. Des questions revenaient sans cesse, lancinantes. Pourquoi avait-on assassiné son mari ? Qui avait fait ça ?

Elle parcouru le bureau du regard. C’est elle qui avait décoré la pièce pour son mari. Chaque objet lui rappelait un rire ou un baiser. Ses souvenirs se firent douloureux. Elle se mit à pleurer. Elle n’entendit pas la voiture se garer dans la cour. Elle sursauta lorsqu’elle entendit la porte s’ouvrir. Labat entra dans la pièce.

- Dominique ? Qu’est- ce que tu fais là ?

- J’ai à te parler Charlotte. Je sais que le moment est peut-être mal choisi mais…

- Mais quoi ?

- Voilà, tu es toute seule pour diriger cette boite. Oh ! Tu t’en sors très bien mais j’ai pensé que… Enfin, on pourrait peut-être s’associer ?

- Non ! Tu n’as pas compris Dominique. L’avenir de l’entreprise n’est plus dans le bois. Je viens de signer un gros contrat et ta scierie ne sera plus jamais assez rentable.

- Je vois que tu as bien retenu les leçons de Vincent ! Pour qui te prends-tu, Charlotte ?

- Pour la patronne de l’entreprise Labassère. Sors d’ici !

Labat s’approcha d’elle et la saisit par le bras.

- Lâches-moi !

- Je crois que nous allons faire une petite promenade tous les deux.

Il sortit une corde sa poche et lui attacha les mains.

- En route !

Il l’a poussa jusqu’à la voiture, la fit monter dans le coffre et lui colla de l’adhésif sur la bouche. Il démarra. Une demie- heure plus tard, il arrêta sa voiture devant une bergerie. Il fit descendre Charlotte et la fit entrer. Elle ouvrit de grands yeux. Il y avait une voiture dans le bâtiment. La voiture de son mari !

- Eh oui, Charlotte. C’est moi qui ai tué ton cher mari. Pourquoi ? Parce que ce salopard m’a mis dans la dêche quand il a laissé tomber le bois. Il m’a fait des tas de promesses qu’il n’a jamais tenues. Comme il n’a jamais tenues celles qu’il faisait à Michel. Alors on a commencé à détourner des fonds sur les comptes de votre boite. Mais ton Vincent s’en est rendu compte. Alors, on l’a emmené faire un tour en montagne…

Plantier tournait en rond. L’enquête n’avançait pas. La perquisition chez le comptable n’avait rien donné. Quelque chose lui avait échappé, un détail. Il rassembla les souvenirs des derniers jours. Soudain, il se tourna vers son spécialiste en informatique.

- Trouves-moi Labat ! Vite !

- C’est comme si c’était fait !

Le logiciel de géolocalisation mit moins d’une minute à trouver le portable.

- Il est là, Antoine.

- Je connais ! C’est une estibe au- dessus de Montgaillard. Appelles la gendarmerie, réunit tout le monde et rejoignez-nous. David ! On y va !

Plantier sauta dans la voiture et démarra en trombe. Quelques minutes plus tard, il se garait, sous un bosquet, à quelques centaines de mètres de la bergerie. Les deux policiers attendirent les renforts. Plantier donna ses ordres. Les gendarmes se déployèrent en silence.

- Maurel, avec moi.

Les deux hommes s’approchèrent de la bergerie…

Dans la bâtisse, Labat avait, avec un plaisir sadique, raconté à la jeune femme comment son mari était mort.

- Tu te demandes ce qu’est devenu Michel, hein ? Je vais te le dire. Ou plutôt, je vais te le montrer.

Il ouvrit le coffre du gros 4 X 4. Charlotte eut un mouvement de recul. Le corps de Michel Landrose était là, en train de se décomposer.

- Michel a été trop gourmand. Il a bien failli me rouler…

Il ouvrit la portière avant.

- Montes !

Labat attacha la jeune femme sur le siège passager.

- Voilà, Charlotte. Les policiers vont croire que tu as tué l’assassin de ton mari et que tu t’es suicidée. Et à moi la belle vie ! En fait, je me fous de votre entreprise. Je vous ai piqué assez de fric pour me la couler douce pendant des années. Ah, une dernière chose. J’ai un peu modifié la voiture de ton mari.

Il éclata de rire, mit la voiture en route et ferma la portière. De la fumée commença à s’échapper du système de ventilation. La jeune femme essaya de retenir sa respiration. Elle allait mourir. Elle pensa à ses enfants.

Plantier arriva le premier près de la grange. Il entendit le moteur tourner et contourna la bâtisse. Par une ouverture, il aperçut la jeune femme dans le véhicule. Maurel rejoignit son chef. Labat tournait le dos à la porte. Les deux policiers l’ouvrirent avec fracas.

- Les mains en l’air, Labat ! David, la voiture, vite !

Le commissaire vit les doigts de l’homme bouger, imperceptiblement. Il tira. La balle vint se ficher dans le sol, à quelques millimètres de son pied.

- N’essayez même pas ! Avancez vers le mur.

Plantier lui passa les menottes.

- Comment avez-vous deviné ?

- La prochaine fois, rangez un peu mieux vos affaires de montagne, Monsieur Labat. Surtout le matériel que vous empruntez à vos amis.

- Je ne vois pas de quoi vous parlez.

- De ces magnifiques crampons posés comme un trophée sur votre bureau. Parmi les plus chers du marché. Vous ne pouviez pas vous les offrir.

- Je ne vous dirais rien

- Soit. Mais sachez qu’au jeu du plus têtu, personne n’a jamais gagné contre moi.

Maurel avait coupé le moteur du 4 X 4 et libéré la jeune femme. Elle reprit son souffle. Puis elle se précipita sur Labat.

- Salaud ! Ordure !

Elle fit une crise de nerfs. Maurel la fit sortir de la grange que les gendarmes investissaient à leur tour. Tandis qu’ils emmenaient Labat, Plantier jeta un coup d’œil circulaire sur la bâtisse. Au milieu des odeurs d’échappement et des moutons, il en avait reconnu une, très familière. Celle, douceâtre, de la mort. Il ouvrit le coffre du véhicule…

Charlotte Labassère était assise sur le hayon d’un tous- terrains de la gendarmerie. Plantier vint s’asseoir près d’elle.

- Ca va aller ? Vous devriez aller à l’hôpital…

- Non ! Je veux retourner près de mes enfants.

- Comme vous voudrez. On va vous raccompagner.

Il lui tendit un bout de papier.

- Tenez ! Si vous en avez besoin, appelez cette personne de ma part. Elle vous aidera.

- Merci.

Plantier s’assura que tout se déroulait correctement et rejoignit son adjoint.

- Elle m’a raconté. Labat lui a tout avoué. Quel salopard !

- On l’est tous, plus ou moins.

- Certains beaucoup plus que d’autres, quand même. On fait quoi, maintenant.

- On boucle et on rentre.

- Ca me va !

* Voir : « Rencontres mortelles »

Rédigé par LIOGIER François

Publié dans #NOUVELLES

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