LUCILLE ET LES LIBELLULES

Publié le 24 Février 2014

Parfois je rêve que je vole avec les libellules, comme dans cette chanson que me chante souvent maman. Je m’envole par la fenêtre de ma petite chambre toute blanche. Les infirmières essaient de m’attraper. Elles me crient :

- Reviens, Lucille !

Mais moi, je ne les écoute pas. Je m’envole et je vais faire un long voyage avec mes copines. Je vole au-dessus de la mer où j’aime tant me baigner avec papa, au- dessus des montagnes et des moutons de mon grand-père. Il fait toujours beau, là où je vais, chez mes amies les libellules.

Mais tout ça n’est qu’un rêve. Un rêve de petite fille qui, tous les mois revient dans cette petite chambre. Une petite fille qui passe ses journées à dessiner des oiseaux et des libellules. Une petite fille qui fait semblant d’être grande et essaie de ne pas pleurer quand l’infirmière enfonce la grosse aiguille de la perfusion dans son petit bras.

Tout a commencé il y a… Je ne sais pas, je ne compte encore pas très bien sur mes petits doigts. J’avais souvent mal à la tête. Maman disait que j’étais fatiguée et que ça allait passer. Et puis, un jour, à l’école, j’ai été très malade. La maitresse a appelé mes parents qui m’ont amenée à l’hôpital. Un docteur, très gentil, m’a soignée et emmenée dans une drôle de machine qui a dessiné plein d’images de ma tête. Après, pendant que je jouais dans une petite salle, il a longtemps discuté avec papa et maman puis il est venu me voir. Il a un peu joué avec moi et m’a dit :

- Lucille. Il y a une petite bête qui habite dans ta tête. Elle n’est pas très sage et c’est pour ça que tu as mal.

- Elle est vilaine cette petite bête ! Pas comme les libellules de la chanson de maman.

- Tu aimes les libellules ?

- Oui. Je les trouve belles.

- Ecoute, Lucille. Je sais comment faire partir cette petite bête. Mais, ça va prendre du temps. Si tu es bien grande et que tu m’aides un peu, on va y arriver. Tu veux bien ?

- Oui. Elle me fait trop mal à la tête, cette bête.

- Ne t’inquiètes pas, elle va s’en aller, crois-moi.

Je suis rentrée à la maison avec papa et maman. Ils ne m’ont pas parlé de la petite bête mais, le soir, j’ai entendu maman pleurer. Je suis très vite revenue voir le docteur à l’hôpital. Et je reviens tous les mois dans ma petite chambre dont la fenêtre donne sur un jardin. Le docteur qui s’appelle « Professeur » est toujours très gentil et me raconte toujours des histoires qui me font rire. Les infirmières aussi sont très gentilles. C’est toujours Anne qui me fait mes piqûres et un gros câlin après, pour me faire oublier que ça fait mal. De temps en temps, elle m’apporte même des bonbons mais… Chut ! C’est un secret.

J’ai pris l’habitude de venir ici, au milieu des autres enfants. J’ai mes copains et mes copines à l’école et puis j’ai ceux de l’hôpital. Et puis, ici, il y a Jonathan. Il est un peu plus grand que moi et, lui aussi, il a une petite bête dans la tête. Je l’aime beaucoup, Jonathan. Parfois, on se retrouve tous les deux dans un coin de la salle de jeux et on se raconte des bêtises qui nous font éclater de rire. Quand je suis ici, maman vient me voir tous les soirs et reste jusqu’à ce que je m’endorme. Papa vient à midi, quand son travail le lui permet. Il me fait rire quand il met sa cravate dans son dos et un grand mouchoir sur sa chemise pour ne pas se tâcher en mangeant son sandwich. Il me dit que je suis une grande fille, me raconte des histoires et me dit que, cet été, on ira voir mon papy à la montagne et qu’après, on ira à la mer pour sauter dans les vagues et grimper sur le dos de Zébulon, mon dauphin gonflable.

Et il parait que, tout doucement, la petite bête s’en va de ma tête…

Les vacances sont finies et on a fait tout ce que papa avait promis. J’ai fait ma rentrée chez les grands et la maitresse nous a dit qu’elle allait nous apprendre à lire et à écrire. Ma tête a recommencé à me faire mal. Je suis revenue à l’hôpital mais Jonathan n’était pas là. Anne m’a dit qu’il viendrait plus tard. Elle avait un drôle de sourire. Quand il a regardé les images de ma tête, le docteur a fait la grimace et il a longtemps discuté avec maman, le soir dans le couloir. Depuis quelques jours, je suis très fatiguée et je n’arrive même plus à dessiner. Ce soir, papa et maman sont là, chacun d’un côté de mon lit. Le docteur et Anne sont restés longtemps avec moi cet après-midi. Papa caresse ma joue et m’embrasse sur le front.

- Tu restes encore papa ?

- Oui mon cœur, je reste, c’est promis

Maman se penche vers moi. Elle me sourit mais je vois bien qu’elle pleure.

- Tu me chantes la chanson de libellules ?

Elle se met à fredonner, tout doucement. Je ferme les yeux.

Je vole ! Je vole comme les libellules ! Le vieux monsieur à la grande barbe que j’ai croisé tout à l’heure m’a dit :

- Vole, petit ange !

Alors depuis, je vole. Le ciel est encore plus bleu que la mer dans laquelle je me baignais avec papa et les nuages, encore plus doux que les boules de coton de maman. J’entends des voix. Elles chantent :

- Deux ou trois libellules en vol suivaient Lucille…

Je m’approche et je les vois, assis sur un nuage. Des petits anges, comme moi. L’un deux me fait signe de les rejoindre. Mais… C’est Jonathan !

Rédigé par LIOGIER François

Publié dans #NOUVELLES

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