NOUVELLE: TU ROULES TROP VITE!
Publié le 29 Novembre 2012
« Tu roules trop vite »
Elle me dit tout le temps ça. Chaque fois qu’elle monte dans ma voiture. Je l’aime bien ma mère mais quand elle fait ça, je la trouve pénible. D’abord, je ne roule pas vite, je roule comme tout le monde, enfin, comme tous mes copains.
Mon père, c’était son cœur qui allait trop vite. Il y a deux ans, après une dernière pointe de vitesse, il s’est crashé. Depuis, comme elle n’a jamais été foutue d’avoir son permis, c’est moi qui conduit ma mère et à chaque fois, elle me dit la même chose :
- Tu roules trop vite !
Elle me dit ça comme un reproche, comme quand elle me dit que je picole trop avec mes potes, que je rentre trop tard de boîte ou que les filles que je ramène à la maison ne lui plaisent pas. Comme quand j’étais petit garçon et qu’elle me sermonnait après une bêtise. Maman, t’es gentille mais tu me fatigues. J’ai vingt cinq ans, je sais ce que je fais. En fait, tu me dis ça parce que tu as la trouille en voiture. Même à papa, qui était pourtant pas un Fangio, tu disais ça. Alors je dis rien et je fais comme si je ne t’entendais pas. Je fais aussi la sourde oreille quand tu me dis de prendre exemple sur mon frère. Le frangin, il est casé avec l’autre pénible, ma belle-sœur, et il a deux mouflets. Alors forcément, il conduit en père de famille, juste pour que sa greluche lui foute la paix. Mais si tu savais toutes les conneries qu’il a pu faire avec sa bagnole, avant de se marier...
« Tu roules trop vite »
Peut-être. Mais en attendant, je prends mon pied. C’est grisant la vitesse, presqu’autant que l’alcool. Ca donne une impression de puissance, de virilité ! Prendre une décharge d’adrénaline en passant un virage sur le fil, c’est encore mieux qu’un pétard. Ca épate les filles, enfin presque toutes. Une fois, je suis sorti avec une qui m’a fait les mêmes réflexions que ma mère, une chieuse. Je l’ai vite larguée.
C’est marrant aussi. Marrant de voir les réactions des autres conducteurs ou de faire reculer à toute vitesse les piétons qui s’engagent pour traverser.
Et puis, c’est un jeu. Avec mes potes, on a deux ou trois petites routes sur lesquelles on se fait des chronos. Le plus lent paye la tournée de bière.
« Tu roules trop vite »
Possible. Mais là, il est six heures du mat’, je viens de ramener mes potes chez eux et je suis crevé. J’ai qu’une envie : Aller me pieuter. J’aurais pas du sortir un vendredi soir. En plus, après avoir dragué une nana toute la soirée, j’ai pris une veste et je me suis fait charrier par mes copains. Alors je suis de mauvais poil, pressé et je roule vite. Dans dix bornes, je serai à la maison. Sauf que devant moi, y’a cet abruti avec sa caravane. Qu’est-ce –qu’il fout sur la route à cette heure-ci ? Encore un vieux qui doit partir en cure avec bobonne et qui veut rouler à la fraîche.
Mais avance bordel ! Bon, tant pis, il y a des virages, on y voit rien, mais je double. Allez ! Hue cocotte ! Fais- moi voir ce que t’as dans le ventre. Un coup de quatrième, appel de phares, coup de klaxon pour réveiller papy et je déboîte...
Putain, c’est quoi ça ? Qu’est-ce – qu’il fout là ce camion ? Et l’autre con qui ralentit même pas pour que je puisse me rabattre...
« Roulez plus vite ! »
C’est ce que dit le mec en blanc penché au-dessus de moi. C’est qui ce mec ? Je suis où là ? J’ai la tête dans un drôle de coton et je sens plus mes jambes ni mes mains. Faut que je me souvienne...
Ca y est, ça me revient. Le vieux avec sa caravane, le camion, un grand éclair blanc et tous mes os qui craquent et puis le noir, pendant un moment. Ensuite, je vois des lumières bleues, j’entends la vieille, hystérique, qui pleure comme une perdue, des bruits de tôle qu’on découpe et on m’allonge dans une bagnole qui démarre à fond la caisse...
Je dois être dans une ambulance et le type en blanc doit être un toubib. J’essaie de garder les yeux ouverts, comme il arrête pas de me le répéter. Désolé mec, je peux pas, je peux plus, j’ai plus la force. J’entends mon cœur qui bat: Boom ! Boom ! Boom ! Boom... Boom..... Boom......Boom................................
« Il roulait trop vite »
Elle a pas pu s’en empêcher ! Quand elle est venue me reconnaitre à la morgue, avant hier, ma mère s’est tournée en pleurant vers l’infirmière et lui a dit :
- Il roulait trop vite. Je le lui disais toujours.
Par contre, le type qui conduit le corbillard, c’est pas un rapide. Mais bon, y’a plus rien qui presse. J’ai l’éternité devant moi parait-il. En tout cas, c’est ce que disait le curé tout à l’heure. Ah ! Nous voilà enfin arrivés ! Sympa le caveau de famille. Un peu sombre mais sympa. Tiens, salut ‘Pa !
Tous mes potes et mes copines sont là, la larme à l’œil. Ils me jettent des roses. Arrêtez ! Je déteste les fleurs !
Tiens v’là ma mère. Elle porte la même robe noire que pour l’enterrement de mon père. Elle se penche vers moi. Qu’est-ce-que tu dis maman ? Oui, tu as raison. Je roulais trop vite...
/image%2F0245945%2F201310%2Fob_3958a3c13398f179362ae557f98a18c2_ribouldingue-030mod.jpg)